Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/305

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les mœurs en tous lieux, dans les conversations du monde, de ces sermonneurs officieux et obstinés, comme les voulait Sénèque, et qu’il encourageait en leur disant : « Ne laissez pas de trêve aux passions d’autrui, revenez sans cesse à la charge, et si l’on vous dit : Jusques à quand déclamerez-vous? répondez : Jusques à quand resterez-vous dans le mal? » On croit entendre Bossuet s’écriant : « Que tout le monde prêche dans sa famille, parmi ses amis, dans les conversations. » Sermonner était devenu une véritable manie à cette époque, l’éloquence ne trouvant plus guère d’autre carrière que la morale. Le devoir philosophique commandait de passer même par-dessus les règles de la discrétion et de la civilité dans cette propagande morale dont certains livres de Sénèque nous donnent à la fois la théorie et la pratique, les préceptes délicats et les plus illustres exemples. On est tenté de comparer à une société de puritains ce groupe de philosophes, de prêcheurs, de mécontens qui condamnent le siècle, et dont Cornutus, l’auteur d’un ouvrage sur la nature des dieux, est le docteur et pour ainsi dire le théologien.

D’autres esprits d’un caractère un peu différent, plus hommes de lettres que philosophes, devaient mêler à ces graves conversations de sages l’intérêt plus doux des entretiens littéraires. La maison était fréquentée par des poètes, entre autres par Cæsius Bassus, qui fut, au jugement de Quintilien, le plus grand poète lyrique de Rome depuis Horace, l’ami d’enfance de Perse, et qui, après la mort prématurée du satirique, demanda à Cornutus et obtint l’honneur de publier les œuvres du défunt. C’était à Rome un honneur en effet et un devoir pieux de se faire, après la mort d’un ami, l’éditeur de ses livres. Là paraissait aussi Lucain, qui venait entendre Cornutus, non pas sans doute pour recueillir des leçons de philosophie exacte, ni pour s’exercer aux sévères renoncemens du stoïcisme, mais vraisemblablement pour profiter d’un enseignement littéraire et entendre des vers, car ce sage si écouté était en même temps un grammairien commentateur de Virgile, de plus un poète composant des satires et peut-être des tragédies. Une certaine espèce de tragédies était alors à la mode, pièces destinées à la lecture, dont celles de Sénèque peuvent nous donner l’idée, où l’on entassait les préceptes de l’école en vers sentencieux, où, sous le nom de personnages fabuleux, de Médée, de Thyeste, on trouvait l’occasion de faire la leçon aux princes et aux contemporains, qui étaient lues dans les cercles choisis des frondeurs politiques, et dont les graves et dogmatiques malices, colportées avec empressement, faisaient en un jour le tour de la ville. Nous savons que Perse et Lucain s’étaient également exercés dans ce genre à l’exemple de Cornutus. On peut