Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 47.djvu/36

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lonie ;… mais c’est un voyage bien long, un voyage horriblement coûteux... Et d’ailleurs, s’il faut tout dire, ajouta-t-elle avec un grand effort de sincérité naïve, je ne puis me résoudre à quitter ce pays. »

Je crus la comprendre, et ces dernière paroles me mirent hors de moi. Je m’élançai, j’étreignis dans les miennes sa petite main mignonne, et, presque agenouillé à ses pieds, sollicitant la réponse de ses yeux, emporté au-delà de toute prudence : « Nettie, lui dis-je, si vous persistez à vous charger de ce fardeau, ne pourrions-nous du moins le porter à deux? » Elle ne retira pas sa main, je vis frémir ses lèvres et passer sur ses yeux un léger nuage. Nous ne songions ni l’un ni l’autre que nous n’étions pas seuls, et pendant quelques secondes, grâce à son hésitation éphémère, la balance de nos destinées parut en suspens; mais le doigt brutal de la réalité pesa bien vite sur un des plateaux.

« Nettie, s’écria mistress Fred, si Edward Rider ne me porte aucun respect, s’il foule aux pieds la mémoire de mon pauvre Fred, de ce cher époux victime de tant d’injustices, — qui a tant contribué à l’élever, qui plus tard l’a mis à la tête d’une clientèle, et qui est mort, je puis bien le dire, par suite de l’abandon où on le laissait, — vous du moins, Nettie, comment pouvez-vous traiter votre sœur avec tant de cruauté?... Prendre sa main devant moi, le regarder comme si vous l’aimiez déjà!... Allez, allez, malgré tout le bien qu’on dit de vous, jamais vous n’avez ménagé mes sentimens... Et je vois à présent ce que je puis attendre de vous... A peine mon pauvre Fred couché dans le cercueil, à peine sa mort me met-elle complètement à votre merci... Ah! mon pauvre ami, mon Fred bien-aimé, voilà comme ils traitent, dès que vous n’êtes plus là, ceux que vous avez laissés derrière vous!... Au surplus soyez tranquilles, je le suivrai bientôt, moi aussi... Vous ne serez pas longtemps embarrassés de moi ! »

Dès le début de cette pathétique harangue, nos mains s’étaient disjointes. J’arpentais le salon à grands pas, comprimant avec effort une colère toujours croissante. Nettie, les deux mains sur ses yeux brûlans, semblait vouloir se soustraire à la vision d’un bonheur impossible. Je croyais entendre dans sa frêle poitrine battre le cœur d’un géant. Elle ne répondait rien aux reproches de sa sœur, et laissait en revanche sans consolations ces larmes, ces sanglots convulsifs dont elle avait le secret. Tout ce désespoir égoïste ne la touchait guère : elle en prévoyait le terme, elle savait qu’aucune grande douleur ne pouvait prendre racine dans cette âme insignifiante; mais elle savait aussi quelle serait l’issue fatale, inévitable, de ce conflit où elle n’essaya même pas de s’engager.