Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/118

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le connaissait déjà indirectement avant de l’avoir vu chez son père. Liée par des circonstanciés fortuites avec Eleanor Hilton et restée en correspondance avec elle, miss Cecil avait pressenti dans les lettres de son amie, où le nom d’Austin revenait à chaque page, un sentiment plus tendre que la sympathie purement fraternelle dont Eleanor réitérait si volontiers l’expression. Les propos du monde confirmaient d’ailleurs cette conjecture ; depuis quelque temps déjà, ils mariaient la fille de George Hilton au fils de James Elliot : autant de motifs pour que miss Cecil n’éprouvât aucune gêne à manifester hautement, devant ce dernier, la chaleureuse bienveillance dont elle se sentait animée à son égard. Si Austin avait été assez fat pour prendre au pied de la lettre tout ce qu’elle lui disait de gracieux, il n’eût tenu qu’à lui de se croire adoré ; s’il avait eu plus d’expérience, il se serait méfié de cet excessif abandon : tel qu’il était et avec ses idées un peu « jacobines » en amour, il en vint, après deux ou trois jours de cette familiarité charmante, à concevoir des espérances dont l’absurdité, qui choquera peut-être quelques lecteurs, ne lui paraissait pas autrement démontrée.

— Çà, lui dit un beau matin miss Cecil, je ne vous ai pas encore montré nos chiens, et c’est pourtant une des curiosités du pays… Vous plairait-il les venir voir avec moi ?… L’under-graduate d’Oxford, fin connaisseur en ces matières, accepta la proposition avec enthousiasme. Le chenil du château pouvait en effet passer pour une merveille. On y voyait toutes les variétés de l’espèce, depuis ces dogues à babines mafflées, à l’œil perdu sous la chair, au front traversé de rides profondes, dont l’aboiement sonore est un signal de mort pour l’esclave fugitif dans les jungles de la Havane, jusqu’aux chiens du Saint-Bernard, — ces chiens du tourbillon de neige et de l’avalanche, — animaux philanthropes à la mine grave et recueillie, mais qui n’en sont pas moins, — comme tant d’autres, hélas ! — des idiots de premier ordre. Le bull anglais s’y trouvait aussi avec sa robe blanche et ses yeux myopes, si myopes qu’il flaire au lieu de regarder et donne le frisson à ceux dont il vient frôler ainsi les mollets. Puis venait une collection de terriers, parmi lesquels il en était un d’une si merveilleuse beauté, qu’Austin ne put retenir un cri d’ébahissement. — Voilà, disait-il, le terrier de mes rêves !… Jusqu’à présent je n’avais encore rien vu d’aussi complet.

— Permettez-moi donc de vous l’offrir, repartit à l’instant miss Cecil ; promettez seulement de me donner une pensée toutes les fois que vous vous sentirez pour cet animal un bon mouvement d’affection.

— Recommandation parfaitement inutile ! dit Austin, légèrement embarrassé de se voir ainsi pris au mot. Je n’ai pas besoin de chien pour songer à vous… Mais c’est là un cadeau tout à fait royal, et je ne sais si je dois…