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LE PÉCHÉ DE MADELEINE.

Je l’aimais tendrement, il y avait dix ans et plus que nous vivions comme deux sœurs, depuis le jour où j’avais été recueillie, orpheline et pauvre, par la pitié de mon oncle. Aucune des pensées de Louise ne m’était étrangère, et mon cœur battait de la même émotion que le sien. Nous nous regardions sans parler. — Allons, dit-elle enfin, autant tout de suite que plus tard. — Elle me prit la main, et nous descendîmes lentement. Elle s’arrêta néanmoins, hésitante encore, sur le seuil du petit salon où quelques parens et quelques vieux amis se trouvaient réunis ; mais j’écartai la portière, et je la poussai en avant.

Robert Wall était devant nous, debout au coin de la cheminée et un peu penché vers mon oncle. Il ne me sembla point au premier coup d’œil qu’il fût beau, et pourtant cette figure irrégulière, encadrée par d’épaisses torsades de cheveux noirs, me frappa par un caractère de volonté et de force. Mon oncle le présenta à sa fille, et ils causèrent tous trois. Je ne crois pas que le regard de Robert se soit arrêté sur moi une seule minute pendant la première moitié de la soirée ; je pus donc l’examiner à l’aise. Il avait une taille moyenne, souple et nerveuse, l’air un peu hautain ; mais par momens quelque chose de tendre et de velouté voilait tout à coup l’éclat un peu froid de ses yeux. Son sourire aussi avait une douceur particulière et imprévue qui lui donnait beaucoup de charme. Mon oncle l’interrogea sur sa vie aux États-Unis, et il répondit avec cet accent de sincérité scrupuleuse qui inspire la confiance. Il raconta en termes simples et pourtant pittoresques plusieurs aventures qui lui étaient personnelles, les unes burlesques, les autres sanglantes, toutes de nature à nous donner une idée exacte de ces mœurs étranges où la force individuelle vaut souvent mieux que le droit, et où chacun lutte seul, à ses risques et périls, au milieu de cette mêlée d’hommes et d’intérêts confus. Un trait qui me frappait en lui, c’était son indifférence, son mépris même pour la vie humaine. Jeté dès l’enfance au milieu de ces combats sans merci où l’égoïsme le plus féroce n’est souvent que l’instinct de la conservation surexcité par le péril, il s’était habitué à ne craindre la mort ni pour lui ni pour les autres ; c’était un enjeu, rien de plus.

Certes Robert Wall tombant inopinément dans notre salon parisien était bien le contraire du banal : sans avoir rien d’excentrique, sans viser à l’effet, il y avait en lui une étrangeté piquante, une saveur à demi sauvage qui éveillait l’intérêt. Parfois, au récit d’un épisode de sa vie passée, ses yeux s’allumaient tout à coup, un pli profond se creusait entre les sourcils, et l’on sentait que d’ardentes passions se cachaient sous la calme gravité de ce visage. Je me tournais alors instinctivement vers Louise, et je pensais malgré moi qu’elle était bien frêle pour marcher dans la vie d’un pas égal à