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celui de ce jeune homme. Je me l’étais figuré tout autrement, moins robuste, moins résolu, plus semblable à Louise, qui était la grâce même et la faiblesse. Que de fois Louise et moi nous nous étions dépeint mutuellement Robert ! Les lettres de M. Wall, toutes triomphantes d’orgueil paternel, avaient fourni plusieurs traits de ce portrait idéal ; mais notre jeune imagination l’avait complété, ou plutôt refait à sa fantaisie. Aussi avec quelle curiosité je l’observais ce premier soir !

Il était assis près de Louise, et je souriais involontairement à voir comme celle-ci m’oubliait vite en l’écoutant. Qu’avait-elle besoin de moi en effet ? C’est à cette heure que se place le premier sentiment vif de mon isolement dans la vie, de ma profonde inutilité dans l’avenir. Jusqu’alors ma reconnaissance pour mon oncle, ma tendresse pour Louise, avaient rempli tout mon cœur : il ne me semblait pas qu’il pût admettre une affection nouvelle ; mais à l’aspect de ce jeune bonheur naissant à mes côtés une inquiétude étrange s’empara de moi. Appuyée sur le fauteuil de mon oncle, je suivais d’un œil distrait la silencieuse partie de whist ; je regardais tomber une à une les cartes que les joueurs ramassaient sans bruit, et j’écoutais les murmures des voix de Louise et de Robert, qui se confondaient ou se répondaient. Que pouvaient-ils se dire ?

Un temps bien long s’écoula ainsi ; puis, mon oncle m’ayant priée de chanter, je me levai avec empressement, heureuse d’échapper à mon inexplicable ennui, et, ouvrant un cahier au hasard, je tombai sur un fragment d’Alceste. Je ne sais quelle émotion puissante, quelles facultés endormies s’éveillèrent alors au souffle du génie de Gluck dans mon âme troublée de pressentimens ; je trouvai, pour rendre les immortels sanglots d’Alceste, des accens que je ne me connaissais pas, et les larmes me gagnaient, lorsque, levant par hasard les yeux vers la glace à demi noyée dans l’ombre qui se trouvait en face, j’aperçus les yeux de Robert fixés sur moi avec une expression profonde de surprise et d’admiration : j’en ressentis un frisson d’orgueil, puis une insurmontable timidité s’empara de mon esprit, et je m’arrêtai brusquement. Bien des années se sont écoulées depuis ce jour, d’irréparables événemens se sont accomplis, des déchiremens cruels ont emporté mon âme en lambeaux ; mais je ne puis oublier ce premier regard, surpris dans un miroir obscur, et dont je ne soupçonnais pas alors le fatal pouvoir.

Dès le lendemain, Robert revint, puis le surlendemain et les jours suivans. Il prit ainsi en peu de temps, au milieu de la famille, l’attitude d’un prétendant déclaré. Mon oncle ne songea point à élever la moindre objection contre ces visites assidues. Ne fallait-il pas que ces deux jeunes gens se connussent avant de se lier l’un à l’autre ? Louise, du reste, ne cherchait ni à combattre ni à cacher la vive