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LE PÉCHÉ DE MADELEINE.

blanche. Pauvre chère Louise, elle ne se doutait guère, et moi non plus je ne le croyais pas, que nous nous étions embrassées pour la dernière fois, et que je ne devais plus la revoir !

Je la suivis longtemps d’un œil rêveur, même après que la calèche eut disparu dans les détours du parc ; j’écoutai longtemps le bruit des roues et le pas des chevaux, qui allaient s’éteignant peu à peu : la fraîcheur et le silence de la nuit m’avertirent enfin de rentrer. J’attendis mon oncle très avant dans la soirée, mais il ne revint pas ; cela me préoccupa, quoique je fusse loin de soupçonner la catastrophe que préparait son absence. Quand la fatigue m’obligea de me coucher, je recommandai à la femme de chambre de me prévenir aussitôt que mon oncle serait de retour. Bientôt je m’assoupis, et je ne sais si je rêvai ou si je l’entendis réellement rentrer ; mais la réalité se confondit avec le rêve, et mon sommeil était" si profond que je ne parvins pas à m’éveiller. Dieu m’accorda cette trêve entre les douleurs du passé et le coup qui m’attendait à mon réveil.

V.

Au moment de retracer ce qui va suivre, je me sens faiblir. Quand je songe à ce qu’aurait pu être ma vie, si cette chose ne fût pas arrivée, la révolte et le désespoir étouffent presque mes remords. Oui, à ce moment encore, je le déclare, mon cœur était pur malgré ses défaillances ; je n’avais plus la force de combattre, il est vrai, mais j’avais la volonté de fuir.

Quand j’ouvris les yeux après quelques heures de ce calme sommeil que je ne connais plus, les rayons du soleil matinal glissaient dans ma chambre à travers les rideaux ; des bruits vagues, ces allées et venues discrètes qui annoncent le réveil d’une maison quand les maîtres dorment encore, arrivaient jusqu’à moi sans que je cherchasse à m’en rendre compte : je m’efforçais de prolonger cette demi-torpeur bienfaisante, et de m’attarder dans une dernière rêverie avant de m’avouer à moi-même que le soleil avait lui, car depuis longtemps chaque jour nouveau m’apportait tant de peines que je le redoutais instinctivement comme un ennemi. Tout à coup le bruit d’une voiture roulant sur le sable et le pas d’un cheval s’éloignant au grand trot me tirèrent de ma somnolence ; je sautai hors du lit et courus à la fenêtre juste assez tôt pour voir l’américaine disparaître au tournant d’une allée, mon oncle lui-même conduisant, et Pierre, son valet de chambre, à côté de lui. Œ fut comme une vision rapide, et je restai quelque temps immobile, cherchant en vain à me rendre compte de ce départ matinal. Enfin je sonnai. — Mon oncle est donc sorti ? dis-je à la femme de chambre.