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les premiers jours, j’éprouvai, grâce à la nouveauté des lieux, à la présence continuelle de Robert, un véritable soulagement. Robert fit venir des livres, des journaux, des crayons ; il m’obligeait à m’occuper, à sortir de moi. Nous fîmes de longues promenades, tantôt à pied sur la grève ou les falaises, tantôt en mer, dans une barque de pêcheurs. Dans une de nos excursions, nous découvrîmes une grotte creusée par les vagues dans les rochers, où nous prîmes l’habitude de venir chaque jour ; quelquefois la marée montait, pendant que, paresseusement couchés sur le sable, nous suivions du regard le rapide progrès des lames, qui s’amoncelaient avec fracas à l’entrée de la grotte ; quelques-unes même, s’allongeant sur le sable, venaient lécher nos pieds.

Nous étions alors prisonniers pour de longues heures, et rien ne nous plaisait plus que cette roche creuse où nous passions nos journées, séparés du reste du monde. Je ne pouvais me lasser de contempler la mer, cette immensité vivante, qui semblait, par sa plainte éternelle, s’associer à nos peines sans les troubler. Trop faible pour m’élever jusqu’à Dieu, je m’adressais à la nature comme à un intermédiaire secourable, et je puisais quelque douceur dans ces épanchemens. J’ai retrouvé un jour, dans un porte-feuille oublié, une de ces confidences, poésie sans art, où débordait mon cœur douloureux. Je la transcris ici parce qu’elle peint assez fidèlement l’état de mon âme :

La nuit vient de tomber sur la plage endormie ;
Pas un rayon au ciel, pas une étoile amie !
Dans leurs folles fureurs les rafales du vent
Tordent les tamaris sur leur terrain mouvant,
Et de tes profondeurs un flot sombre s’élève.
Et vient, tout éperdu, se briser sur la grève.
Avec de longs soupirs, des cris et des sanglots,
Comme si tu roulais, enchaînés sous tes flots.
Meurtris par ta colère, ô mer impitoyable.
Des milliers de captifs dans leur prison de sable,
Rien ne peut t’arrêter. Les vagues de la mer
Montent, montent toujours… Pareil au flot amer
Qui creuse le rocher en ces grottes profondes,
Un mortel souvenir a, sous ses lourdes ondes,
Plus lourdes chaque jour, enseveli mon cœur.
Moins clément que la mer pourtant, le flot vengeur
Ne s’apaise jamais, jamais ne se retire,
Et, quand d’un souffle égal ton sein calmé respire.
Que dans ta couche, ô mer, tu rentres pas à pas,
Sur mon cœur sans repos la paix ne descend pas !…
Si tu pouvais du moins effacer ma souillure.
Je te dirais : Accours, prends cette vie impure,
Réveille tes fureurs ! Dans ton flot indompté
Je veux trouver la mort avec la liberté.

J’essayai vainement d’exprimer de moins cruelles pensées ; je ne