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LES VOIX SECRÈTES DE JACQUES LAMBERT.

— M. de Girard est nommé au poste qu’il sollicitait, et va partir.

C’était en effet une bonne nouvelle pour Jacques. Il en était arrivé à ce degré d’irritation sourde où la prudence et la volonté, impuissantes à conjurer un éclat, le retardent au plus de quelques heures. Ce départ le sauvait. Sous l’influence des idées singulières dont il s’était fait une habitude, il y vit une sorte de fatalité heureuse. Ainsi le péril s’éloignait de lui comme il était venu, tout d’un coup. Il eut un apaisement subit de cœur et de pensée, et ne voulut plus songer à M. de Girard. Il en vint décidément à croire que les suppositions qu’il avait faites à son sujet n’étaient que le produit de son imagination malade, et que cette ressemblance dont il avait été poursuivi ne s’était si vivement présentée à lui que dans le vertige de la peur, dans la défaillance de sa raison. Cet homme partant, il redevenait libre, et les apparences dont il avait été la dupe n’étaient plus qu’un mauvais rêve. Ces réflexions se succédèrent dans son esprit avec une extrême rapidité, et, rassuré, rendu à lui-même, il n’eut plus devant lui que la beauté d’Hermance qui lui souriait. Son visage exprima un bonheur si complet que la jeune fille s’en étonna presque. — Étiez-vous donc jaloux à ce point ? lui dit-elle.

— Non, répondit Jacques ; mais j’ai pour cet homme une aversion inexplicable, une aversion que vous avez eue vous-même, et je suis content qu’il parte.

Quelques jours à peine séparaient Jacques de la célébration de son mariage. Achille, heureux de voir son ami délivré de ses idées noires et craignant qu’il n’y retombât, l’occupait de courses et de plaisirs pendant toutes les heures où il ne restait pas auprès de sa fiancée. Jacques se prêtait d’autant plus volontiers à cette vie douce et facile que nulle part il ne rencontrait M. de Girard, retenu sans doute chez lui par les préparatifs de son départ. Peut-être aussi cherchait-il à s’étourdir, car quelquefois encore il songeait au créole. Un soir, Achille le mena chez un de leurs amis communs. Il y avait eu un grand diner, et l’on venait de dresser les tables de jeu lorsque M. de Girard entra. Sa présence fut très désagréable à Jacques. Si la soirée eût été plus avancée, il serait parti. Voulant être le moins possible en contact avec M. de Girard, il s’assit à l’écart et tenta de s’isoler dans l’heureuse pensée de son prochain mariage. Il s’y absorba bientôt et n’accordait que très peu d’attention à ce qu’on faisait autour de lui, quand Achille le tira de sa rêverie. — Que fais-tu dans ton coin ? lui dit-il. Il y a là-bas une partie fort intéressante.

— Cela m’est bien égal, répondit Jacques.

Cependant il regarda. La plupart des hommes s’étaient réunis à une table et suivaient le jeu sans prononcer une parole. Dans ce