Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 50.djvu/77

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
73
LES VOIX SECRÈTES DE JACQUES LAMBERT.

Jacques s’arrêta avec intention. M. de Girard se pencha avidement de son côté, mais ne put, dans l’obscurité, distinguer ses traits autant qu’il l’eût désiré peut-être.

— Toutefois, poursuivit Jacques, je marchais sans inquiétude et j’approchais de la maison, lorsqu’à cinquante pas à peu près, à la distance de ce fourré là-bas, un coup de feu retentit qui atteignait mon ami dans l’ombre et l’étendait mort.

À ces mots que Jacques avait prononcés à haute voix et comme s’ils eussent été un signal, une détonation se fit entendre à l’endroit même dont il parlait, et une vive traînée de lumière sillonna le chemin.

M. de Girard s’agita comme à un choc inattendu, bondit en arrière, tout prêt à se défendre, et pâlit outre mesure en fixant sur Jacques des yeux hagards.

— Ah ! j’en étais sûr, s’écria Jacques en marchant sur lui, c’est bien vous qui avez assassiné Gerbaud.

Mais M. de Girard ne répondit pas à cette accusation. Il regardait toujours Jacques. Son trouble se dissipait par degrés. Il se frappa le front et à son tour s’écria presque avec joie : — Je sais enfin où je vous ai vu. C’est sur la route de San-Francisco lorsque vous en gravissiez le talus avec vos hommes.

— Vous avouez donc ?…

— Quoi ? demanda M. de Girard comme surpris de la question.

— Que vous êtes le meurtrier de mon ami…

M. de Girard avait recouvré tout son calme. Il hésita pourtant à répondre. — Et pourquoi pas ? dit-il enfin, M. Gerbaud était l’amant de ma femme. Je l’ai tué. C’était mon droit. Je ne suis pas assez fou pour me battre avec l’homme qui me déshonore… Mais ce n’est plus de lui qu’il s’agit, c’est de nous deux. Je comprends maintenant votre conduite. Depuis trois mois, vous m’avez poursuivi, vous avez épié le moindre indice. Vous venez aujourd’hui de me tendre un piège, et vous m’y avez fait tomber. Vous me dénonceriez demain, et bientôt peut-être vous me susciteriez au sujet de cette affaire je ne sais quels ennuis de procédure. Puisque vous savez mon secret, il faut que je vous tue.

— Ah ! dit Jacques avec ironie, c’est regrettable, vous n’avez point d’arme, car vous m’assassineriez sans doute comme vous avez tué Gerbaud ; mais, soyez tranquille, je ne vous livrerai point à la justice. Ce serait trop long, et vous pourriez échapper. C’est à moi qu’il appartient de venger mon ami, et je consens à me battre avec vous.

— À demain donc ! s’écria M. de Girard.

— À demain, répondit Jacques.