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Jacques, et leur dit : Je vais faire comme ces dames ; mais, si la fraîcheur ne vous effraie pas trop, rien ne vous empêche de fumer vos cigares.

Quant à Achille, enchanté d’avoir pu mettre en présence d’une façon amicale M. de Girard et Jacques, il s’était esquivé.

— Voulez-vous faire un tour de jardin ? demanda Jacques à M. de Girard.

— Volontiers.

Ils marchèrent quelque temps silencieux en se dirigeant vers la petite rivière.

— Monsieur, dit M. de Girard avec bonhomie, je pars demain, et nous ne nous reverrons peut-être jamais. Eh bien ! je vous l’avoue, je cherche avec curiosité le motif de l’éloignement qui a existé entre nous. Il faut, quand j’y réfléchis, que nous nous soyons déjà rencontrés dans quelque circonstance parfaitement oubliée de nous deux, et où, à notre insu, nous ayons eu à nous plaindre l’un de l’autre.

— Je l’ai pensé également, repartit Jacques, et j’admire comment, en nous livrant aux mêmes recherches, nous arrivons à des conclusions semblables. Nous avons dû en effet nous rencontrer.

— Mais où ? C’est ce que j’ignore absolument.

— Ah voilà ! Tenez, je crois qu’il en est des lieux comme des personnes. Tels paysages que nous voyons pour la première fois nous sont pourtant familiers. C’est qu’ils éveillent en nous directement ou par analogie des souvenirs presque effacés, et qu’il faut tout d’abord un certain effort de mémoire pour ressaisir. Ce paysage-ci, par exemple, m’a tout à l’heure vivement frappé ; à mesure que la brume, traversant la rangée de saules, gagnait l’horizon, il se transformait dans ma pensée et servait de cadre à une aventure dont j’ai été témoin en Californie. Vous avez été, je crois, en Californie. Cette aventure pourra donc vous intéresser, et, si vous le voulez, je vais vous la raconter.

— Faites, dit simplement M. de Girard.

— Représentez-vous bien les lieux : à droite des massifs d’arbustes un peu ras comme ceux-ci ; à gauche, la mer au travers des arbres comme cette plaine couverte de brume ; devant, une petite maison isolée semblable à ce pavillon de chasse. Vous voyez cela ?

— Oui, fit M. de Girard, en apparence très calme.

— Eh bien ! j’allais auprès de cette maison à un rendez-vous qu’un de mes amis m’avait donné. Il faisait ses adieux à une femme qu’il aimait, et je devais l’accompagner à sa sortie, car il redoutait que le mari ne lui eût dressé quelque embûche dans la nuit. Par malheur je m’étais quelque peu attardé dans un monte de San-Francisco où une scène de désordre avait eu lieu.