Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 53.djvu/468

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s’accoutumaient difficilement les oreilles anglaises : il fallut le modifier, l’amender, le dénaturer, pour l’implanter sur le coin de terre où il cherchait à se faire place. Tout en l’anglicisant au degré voulu, il fallait lui conserver son caractère mystérieux, son plus précieux attribut, celui de n’être accessible qu’aux seuls initiés, et seulement après un difficile apprentissage. On y parvint en le saturant d’élémens étrangers, de mots surannés, de glanes exotiques apportées de çà, de là, par les grammairiens errans de cette langue hybride. Comment on employait ces élémens, comment on amalgamait l’ancien et le nouveau, l’asiatique et l’européen, le çingari et l’anglais du moyen âge, la lingua franca des ports méditerranéens et le français de Villon ou l’espagnol des Novelas ejemplares, le diable seul, patron de certaines œuvres, pourrait l’expliquer en détail. À peine surprenons-nous, et bien vaguement, certains procédés de cette élaboration disséminée dans le temps et l’espace. Reste seulement un fait avéré, c’est que certains vocables de la langue légitime et connue ont été empruntés à celle dont les philologues s’occupent le moins [1]. Qui s’en étonnera, surtout de notre temps ? N’assistons-nous pas chaque jour à des phénomènes du même genre ? La littérature moderne, et par quelques-uns de ses représentans les plus accrédités, n’a-t-elle pas jeté un pont sur l’abîme qui séparait jadis les deux grandes catégories de l’ordre social ? N’a-t-on pas fait de l’argot des voleurs, au profit ou du moins à l’usage des honnêtes gens, une étude fort attentive et presque passionnée ? Quoi qu’il en soit, nous venons d’entrevoir comment naquit le cant primitif, la langue secrète des vagabonds et des malfaiteurs. Plus tard, le mot qui le désignait prit une autre acception, — la première, par parenthèse, sous laquelle il ait été connu chez nous, grâce à lord Byron, — celle de « jargon hypocrite à l’usage des pseudo-croyans ou pseudo-moralistes. » Addison, dans son Spectator [2], lui donne ce sens particulier ; il le définit en termes très précis, et le fait dériver du nom d’un prédicateur écossais, Andrew Cant, dont le fanatisme s’abritait, paraît-il, derrière des formules inintelligibles pour toute personne étrangère à sa congrégation : — anecdote suspecte, qui, dans les termes où elle nous est offerte, pourrait bien n’être qu’une ingénieuse épigramme contre ces « presbytériens bleus, » essentiellement antipathiques à l’élégant humoriste.

  1. Veut-on quelques exemples ? Je les prendrai parmi les mots anglais les plus usités. Bosh, ce monosyllabe dédaigneux par lequel on qualifie une absurdité, un non-qens, est d’origine persane et appartient au rommany (langue des bohémiens). Maund, mendier, est un mot hindou rapporté par les gypsies (mang ou maung). Car, dans le sens d’homme vil et rapace, vient d’ischur, schur ou chur, qui en hindostani veut dire voleur.
  2. Numéro 147.