Page:Revue des Deux Mondes - 1864 - tome 54.djvu/896

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pratique du monde et les épreuves de la civilisation. Rien ne sera négligé, parce qu’il n’y a rien qu’on ne plaigne et qu’on ne voulût consoler.

Ainsi nous rencontrerons d’abord le morne troupeau des opprimés, et non pas de ceux-là seulement dont l’histoire célèbre l’oppression, mais de tous ces faibles, de tous ces délicats qui souffrent ennuyés par l’ignorance, importunés par la pédanterie, consternés par la méchanceté, de tous ceux que l’hostilité des préjugés, les dédains de la richesse, quelquefois la maussaderie d’un entourage irritant ou d’une résidence insipide, l’obsession des idées fixes et des désirs vagues, enfin le mystère inquiétant de nos temps incertains, tiennent dans la contrainte, mettent à la gêne et rendent d’autant plus malheureux que leur nature est plus fine, leur esprit plus délié, leur sensibilité plus exquise. À côté d’eux, et pour eux souvent, sont toutes ces chances de mécomptes dont l’existence est semée, ces méprises qui égarent le cœur et la raison, le choix malheureux d’une carrière, d’une amitié, d’une imitation qui vous perd, ou même d’un langage et d’un caractère qu’on s’est imprudemment donné. On a pris par exemple le parti d’être un mondain ; on s’est trompé, on était fait pour la solitude. On s’est cru propre à l’activité, à la vie de famille, à celle des affaires, aux voyages, aux choses sérieuses, aux amusemens frivoles ; autant d’erreurs possibles et de sources d’impatience et de découragement dont on a seul le secret, et que peuvent dissimuler les apparences du bonheur. Nous sommes dans un temps singulier, il nous le semble au moins. Des épreuves nous sont imposées, des énigmes nous sont jetées, des nouveautés nous sont envoyées, qui nous persuadent qu’il n’a jamais été si difficile de vivre. On naît fatigué, et jusqu’aux inventions du siècle, jusqu’à toutes ces choses précipitées, les révolutions, les chemins de fer et le télégraphe, nous pressent et nous excèdent : de là une incapacité d’y suffire, une impuissance maladive, un accablement auquel les plus forts ne peuvent toujours se soustraire. D’ailleurs n’est-il pas vrai que les plus nobles et les plus légitimes espérances, que des idées sages et grandes, que de dignes amitiés, que d’entraînantes affections peuvent être déçues, brisées, jetées au vent ? Le temps, l’expérience, le changement, la mort enfin met en ruine l’édifice de bonheur et de joie qu’avait élevé la jeunesse. Il y a comme un destructeur invisible qui fait le vide en nous, autour de nous. On cherche à s’endurcir ; mais comment ? Par l’égoïsme ? Les préoccupations d’intérêt, de bien-être, de vanité, d’ambition, prennent alors le dessus ; mais qui ne sait quels tourmens s’y attachent ? C’est la passion combinée avec la petitesse ; c’est l’anxiété sans paix ni trêve d’une personnalité envieuse de