Page:Revue des Deux Mondes - 1865 - tome 57.djvu/842

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cieuse et morne, pavée tout entière de marbre blanc, assez large pour livrer passage à une nombreuse armée, mais muette comme la voie des tombeaux dans une cité morte et bordée des deux côtés de gigantesques falaises d’un rouge effacé, qui semblent dans l’éloignement aussi aériennes que le ciel d’un bleu foncé sur lequel elles se détachent. Toute la scène est si immobile, si éloignée non-seulement de la présence de l’homme, mais même de sa pensée, si destituée de toute vie végétale ou animale, si incommensurable dans sa splendeur solitaire et dans la majesté de la mort, qu’on croirait voir un monde d’où l’homme a disparu depuis longtemps et où les derniers des archanges, après avoir élevé ces grandes montagnes comme leurs monumens funéraires, se sont couchés pour jouir de l’éternel repos, chacun enveloppé d’un blanc linceul. »


III

Maintenant qu’on connaît l’aspect que présente le groupe central des Alpes pennines, il faut voir par quelle série d’efforts persévérans et d’entreprises périlleuses on est parvenu à en gravir les derniers sommets, à mesurer la hauteur, à mieux saisir la configuration et la constitution géologique de ces monts.

Dans la vallée de Zermatt, le Mont-Rose avait toujours été considéré comme inaccessible. Pour la première fois, le 13 août 1847, deux professeurs français, MM. Ordinaire et Puiseux, de Besançon, essayèrent d’en atteindre le sommet. Ils allèrent coucher le premier jour de l’autre côté du glacier de Gorner, à un endroit appelé Ob dem See, près d’un, petit lac formé par l’eau des neiges fondues dans un entonnoir de glace vive. Le second jour, ils atteignirent l’arête élevée qui réunit la cime la plus septentrionale, la Nord-Ende, à la cime la plus élevée, la Höchste-Spitze. Ils étaient alors à une hauteur d’environ 14, 000 pieds ; mais là se dressait devant eux un dernier cône à parois presque verticales qu’ils n’essayèrent même point de gravir. Les premiers qui parvinrent à escalader cette formidable pyramide furent les guides qui accompagnèrent M. le professeur Ulrich, de Zurich, le 12 août 1848. En 1849, M. Ulrich et le savant géologue M. Studer essayèrent d’atteindre la cime de la Nord-Ende, qu’ils croyaient plus abordable. Ils arrivèrent sans accident à la crête où s’étaient arrêtés MM. Puiseux et Ordinaire. Après quelques momens de repos, ils se mirent en marche en suivant l’arête étroite qui seule pouvait les conduire au sommet de la Nord-Ende. Des deux côtés, un effroyable abîme s’ouvrait, et, pour se retenir en cas de chute, tous s’étaient attachés à une même corde. Le guide le plus brave et le plus expérimenté, Jean Madutz, s’a