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est encore en voie de formation et n’a de limites déterminées qu’au sud ; les fermiers ou boers du Transfal font en ce moment la guerre aux Bassoutos (c’est le nom des indigènes au milieu desquels ils s’établissent), et leurs habitudes d’anciens possesseurs d’esclaves percent toujours dans leurs relations avec eux.

Laissons cette première partie de l’Afrique australe où l’Européen avance et prospère, où le Hottentot recule et périt. Nous voici en face d’une des plus belles familles de la race nègre : elle occupe tout l’espace qui sépare le fleuve Orange du bassin du Zambèse ; une de ses tribus a même franchi ce fleuve et a établi sa domination sur la rive septentrionale. Nous voulons parler des Béchouanas, dont la langue se nomme séchouana. Ils se partagent en trois branches principales qui correspondent aux trois zones, indiquées plus haut : les Cafres ou Zoulous à l’est, les Bassoutos au centre, et à l’ouest les Bakalahari, dont les derniers représentans, les Damaras, occupent le littoral de l’Atlantique. Ces branches se subdivisent en une multitude de tribus dont les membres se distinguent entre eux par leur dialecte particulier, leurs coutumes, la taille de leurs dents, la coupe de leurs cheveux, les traits de leur visage, la nuance de leur peau et les danses qu’ils exécutent. L’art de la chorégraphie est en grande estime chez les nègres, chaque tribu a sa danse favorite ; aussi n’est-il pas rare d’entendre un indigène demander à un autre Africain qu’il rencontre, et dont il ne connaît pas la tribu : « Que dansez-vous ? »

La diversité des caractères nationaux se remarque chez eux comme chez les Européens, le milieu y exerce toujours une grande influence. Les habitans du désert de Kalihari sont enclins à la tristesse, et leurs enfans mêmes ne jouent jamais ; cependant un des traits caractéristiques de la famille mélanienne est la jovialité assaisonnée de malice. Les Makololos, à force de plaisanteries, ont contraint dans ces dernières années leur souveraine, Mamokisané, d’abdiquer en faveur de son frère. Les femmes de cette tribu entraient souvent dans la maison du docteur Livingstone pour se mirer dans sa glace ; rien de plus amusant que leurs réflexions quand elles ne se croyaient pas entendues : « Est-ce bien moi ? A-t-on jamais vu une bouche aussi grande que la mienne ? Mes oreilles sont aussi larges que des feuilles de citrouille. Ce n’est pas là mon menton. Je serais jolie, si je n’avais pas ces deux vilaines pommettes à chaque joue. » Un homme entra furtivement lorsqu’il croyait le docteur endormi, il avait une bouche énorme ; se plaçant en face du miroir, il chercha à la faire rentrer dans de justes dimensions, et contracta ses lèvres de la façon la plus comique ; puis il se mit à penser tout haut : « On dit que je suis laid, on a certes bien raison, ma laideur est unique. » Ils ne se font pas faute d’exercer leur