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Pointe-de-Galle (Ceylan), 25 mai.

S’il est une île au monde pour laquelle on ait épuisé l’arsenal des formules admiratives, c’est à coup sûr l’île de Ceylan. Les sectateurs de Brahma l’appellent Lanka, la resplendissante; ceux de Bouddha voient en elle une perle tombée de la couronne de l’Inde; pour les Chinois, c’est l’île des bijoux, Laou-chou; pour les Grecs, c’est la terre des pierreries, et l’enthousiasme de certains commentateurs bibliques a été jusqu’à y placer l’Eden de la Genèse. Pour le marin plus prosaïque, qui ne perd jamais de vue l’intérêt de son bâtiment, ce paradis terrestre pèche par la base, en ce qu’il n’y trouve sur sa route qu’un mouillage d’une sécurité trop souvent insuffisante. Un simple coup d’œil jeté sur la carte des mers de l’Inde suffit à montrer que l’extrémité méridionale de l’île de Ceylan est un des points les plus naturellement indiqués par la géographie comme centre maritime. Peut-être même est-ce le port qui possède les titres historiques les plus vénérables, s’il est vrai qu’il faille y voir la Tarsis d’Ézéchiel et d’Isaïe, où se rendaient les flottes que le roi Salomon équipait à Asion-Gaber, sur les bords de la Mer-Rouge. Dans tous les cas, c’est l’antique Taprobane d’Ovide,

Aut ubi Taprobanen Indica cingit aqua,


et c’est encore elle que nous retrouvons plus tard dans l’île de Serendib, où Sindbad le marin est conduit à son sixième voyage ; la description en est même singulièrement exacte pour les Mille et une Nuits. Sans remonter aussi haut, et à n’envisager que l’intérêt de nos paquebots de l’Indo-Chine, on peut dire que la relâche de Pointe-de-Galle est forcément commune à toutes les lignes, que leur destination ultérieure soit Singapore ou Calcutta, et certes nulle part la croûte de notre globe n’aurait pu se soulever avec plus d’intelligence qu’à cette place, si elle l’eût dotée d’une des rades splendides qu’on regrette de voir inutiles sur tant de côtes désertes et oubliées. Malheureusement il n’en est rien, et de même que l’irrévérencieux Jacquemont reprochait à la Providence la sotte façon dont la cuisse des chameaux était articulée avec leur bassin, le marin ne peut que blâmer la combinaison maladroite qui a placé le seul port de Ceylan hors des routes qu’il fréquente. Ce port existe en effet; c’est Trinquemalé, sur la côte orientale, nom qui nous rappelle un glorieux souvenir maritime, l’une des plus belles pages de l’histoire du bailli de Suffren. Quant à Pointe-de-Galle, havre étroit et incommode, dangereux même en mousson de sud-ouest, où les navires sont obligés de s’amarrer par l’avant et par