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LE
JOURNAL D’UN POÈTE


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Nous devons au recueil de notes et de pensées détachées d’Alfred de Vigny, que M. Louis Ratisbonne, son légataire, vient de publier sous ce titre : Journal d’un Poète, d’avoir éprouvé un sentiment qui jusqu’alors nous avait été inconnu. « Nous voulons tout savoir des hommes qui ont tenu une grande place dans leur époque, quelque désagréables que soient les révélations qu’ils ont à nous faire, car nous aimons la vérité par nature autant que nous aimons le bonheur, » écrivions-nous, il y a quelques années, au début d’une étude consacrée à Béranger. Nous pensions que ce sentiment était en nous à l’abri de tout démenti ; la lecture du Journal d’un Poète vient de nous prouver qu’il n’en était rien. Pour la première fois il nous a été clairement révélé qu’il est certains hommes sur lesquels il est à la fois oiseux et désagréable de connaître la vérité. Ce sont ceux dont la gloire modeste, sobre d’ambition, fruit d’une discrète solitude, ne doit rien aux chocs de nos passions politiques et aux luttes de nos intérêts, et de ces hommes Alfred de Vigny a été de nos jours le plus pur représentant. Puisqu’ils sont pétris de chair et de sang comme les autres hommes, ceux-là ont aussi leurs faiblesses et leurs misères ; mais notre malignité naturelle et notre amour de la justice se sentent sans droits contre elles. Oh ! comme les choses sont différentes avec les hommes qui ont, en bien ou en mal, largement indue sur les événemens de leur époque, un Chateaubriand ou un Béranger par exemple ! Nous voulons tout savoir de tels hommes, même les petitesses, s’ils en ont eu, surtout, dirai-je, les petitesses, et ces exigences de notre curiosité sont légitimes. Par l’influence qu’ils ont eue sur l’histoire de leur temps, ils