Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/233

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au prochain. Un mandarin ne fait de mal a personne, jouit d’une idée et d’une tasse de thé. » Le mandarinat, telle est en effet la condition que réclame un pareil état d’âme, et il n’y en a guère de moins désirable.

Ce qu’il y a de plus terrible dans ce désenchantement particulier à l’idéaliste, c’est qu’il n’y a pas de recours contre lui. L’idéalisme étant surtout une nature d’être, un tempérament d’âme, celui qui le porte en lui est obligé de lui rester fidèle, quoi qu’il en ait. De là des contradictions surprenantes, parfois choquantes, pareilles à celles que l’on découvre dans les mariages d’inclination, lorsque l’amour a cessé d’exister. L’idéaliste qui ne croit plus aux idées ne souffre cependant pas qu’on place quelque chose au-dessus d’elles. Ainsi d’Alfred de Vigny. Tout en avouant à chaque page qu’il a été dupe de son idéal, il n’admet pas que rien au monde puisse lui être préféré. Il ne laisse pas échapper une occasion d’établir la supériorité des hommes de pensée sur les hommes d’action, des rêveurs sur les hommes pratiques, et on le croirait le plus fidèle des amans de l’idéal, si tout à coup quelque boutade inattendue ne venait vous avertir que cette fidélité est un peu contrainte, et qu’il entre quelque froideur dans ce respect ; il en est, dis-je, de cette fidélité comme de ces ménages dont le désaccord apparaît par quelque brusquerie imprévue. Voulez-vous entendre une des plus impertinentes ironies qui aient jamais été adressées aux doctrines qui seront éternellement chères aux idéalistes de tout plumage sans exception, écoutez ceci, et dites si langage d’amant trompé fut jamais plus cruel. « Quand on applique la règle du bon sens et de la droite raison aux histoires populaires, on est étonné de tout ce qu’on soumet à leur révision sévère et de la quantité de faits accrédités qui s’ébranlent. Dans l’affaire de Cain et d’Abel, il est évident que Dieu eut les premiers torts, car il refusa l’offrande du laborieux laboureur pour accepter celle du fainéant pasteur. Justement indigné, le premier-né se vengea. » O poète, le jour où vous avez écrit cette boutade vraiment impie, quelle inspiration longuement appelée avait refusé de se rendre à votre appel ? Quel germe de roman ou de poème vainement chauffé avait refusé d’éclore ? Ne saviez-vous donc point, en écrivant ces lignes, que vous insultiez aux préférences des idéalistes de tous les temps, à vos propres préférences ? Voilà que vous niez la tradition qui admet la supériorité de la contemplation sur l’intelligence pratique, de la foi sur les œuvres, de l’élan désintéressé vers le beau et le bien sur la conquête égoïste et patiente des choses de la terre ! Aviez-vous donc oublié que cette histoire, qui ouvre l’établissement de l’ancienne loi, sanglante comme elle, s’est renou-