Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/250

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dans Servitude et grandeur militaires l’épisode de Marie-Antoinette et de la petite paysanne. Tout cela est d’un coquet, d’un apprêté, d’un chiffonné, d’un cherché, d’un pomponné, d’un pimpant tout à fait exquis et rare. Toute la mignardise du XVIIIe siècle est là, moins les impuretés qui la déshonorent, les mièvreries qui l’affadissent ou les affectations qui la compliquent. Cela est précieux sans être ni entortillé ni alambiqué. Chose curieuse et qui montre bien la complexité de nos natures, le talent d’Alfred de Vigny, si justement renommé pour sa pureté, sa chasteté, son élévation, a ses plus vraies racines dans l’art et la poésie des mœurs mondaines du XVIIIe siècle. Comme le XVIIIe siècle, il eut le génie du petit tableau galant, élégant et voluptueux; il y a en lui un peu de Watteau, davantage de Boucher, beaucoup de Fragonard. Ses premières poésies sont pleines de petites peintures achevées en trois ou quatre vers avec un rare bonheur. Rappelez-vous le fragment intitulé le Bain, la fin de la pièce de Symetha, les derniers vers du Bain d’une dame romaine, la ravissante comparaison du cygne endormi sur le lac dans la Frégate la Sérieuse : autant de petits tableaux délicieux qui auraient adorablement décoré les appartemens du XVIIIe siècle, et qu’on se disputerait aujourd’hui au feu des enchères, s’ils étaient peints sur toile, au lieu d’être tracés sur papier en taches noires d’encre de Chine. Ce génie du joli à la façon du XVIIIe siècle est tellement en lui que quelquefois même sa pureté et son goût délicat ne suffisent pas à le préserver des défauts bien connus qui sont propres à l’art de cette époque. Je ne citerai qu’un seul exemple. Voulez-vous voir un Fragonard des plus équivoques, mieux que cela un Baudoin, je le détache du poème d’ailleurs vraiment beau de Dolorida, le plus passionné qu’il ait écrit :

Dolorida n’a plus que ce voile incertain,
Le premier que revêt le pudique matin,
Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre,
L’amour ose enlever d’une main idolâtre.
Ses bras nus à sa tête offrent un mol appui ;
Mais son œil est ouvert…..

Je me borne à ce tableau de Dolorida en chemise qui vous aura sûrement rappelé les innombrables peintures analogues du XVIIIe siècle. Cette citation, toute courte qu’elle est, peut nous servir à constater que de Vigny tenait encore au XVIIIe siècle par un autre côté, et que pas plus que la poésie de cette époque il ne détestait la périphrase. N’est-il point piquant de le surprendre, lui qui a si joliment raconté comment la Melpomène française s’y était prise à quatre fois avant d’oser dire un mouchoir, employant une périphrase de quatre vers pour désigner une chemise? Il est vraiment curieux