Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/257

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une voix puissante pour intéresser à ses souffrances ou exercer ses représailles : le soldat. Avec quelle éloquence Alfred de Vigny a parlé de ces victimes de la discipline et de l’obéissance passive, marquées au front du double sceau de l’esclavage et de l’héroïsme, troupeau d’élite voué à la mort pour la défense de moins dignes qu’eux, ceux-là le savent qui ont lu le beau livre de Servitude et Grandeur militaires, et ceux-là, c’est tout le monde. En l’écoutant exposer comment l’armée forme une nation dans la nation, une caste de parias nobles, dédaignés ou redoutés de la masse équivoque et sans triage de ces populations bonnes et mauvaises, pures et impures, qu’ils protègent, défendent et châtient, l’imagination émue se représente le singulier tableau d’un peuple de Spartiates qui aurait été réduit en esclavage par les ilotes. Il y a encore beaucoup de vrai dans cette seconde thèse de M. de Vigny ; mais là aussi il appuie trop, et il fait une condition exceptionnelle de ce qui est une loi générale des sociétés humaines. Où donc la servitude n’est-elle pas dans la société ? L’obéissance passive du militaire est dure sans doute, est-elle plus dure que celle du prêtre cependant ? La contrainte imposée au soldat exige un rare effort d’abnégation et de désintéressement, mais où donc cette contrainte n’est-elle pas nécessaire ? L’homme politique, pour peu qu’il ait exercé le pouvoir ou guidé les intérêts d’un parti, connaît tout le poids dont elle pèse, et la vie se charge de faire comprendre aux plus futiles d’entre nous que cette mutilation et ce refoulement perpétuels de nous-mêmes sont nécessaires même dans les agréables relations mondaines. Quant à ce dédain des populations pour leurs défenseurs, dont parle de Vigny, les temps sont bien changés depuis le jour où il écrivit Servitude et Grandeur militaires, et cette demi-hostilité, qui a été vraie à une certaine période de notre histoire contemporaine, a été vengée depuis par des sentimens d’une nature bien différente. Cet éloignement des populations pour l’armée que de Vigny a pu remarquer sous la restauration et les premières années du règne de Louis-Philippe tenait à des causes très diverses, très compliquées, et dont quelques-unes étaient vraiment puériles. Les libéraux la redoutaient parce qu’ils voyaient en elle une ennemie, prête à tout contre eux, précisément par cette vertu de l’obéissance passive ; les simples bourgeois s’en écartaient tout simplement parce qu’ils craignaient pour la sécurité de leurs foyers le brillant de l’épaulette et de la tenue militaire ; mais la véritable cause de cette froideur malveillante, c’est que l’esprit public, en retard sur la marche du temps, continuait à juger notre moderne armée nationale avec les sentimens qu’inspirait l’armée d’ancien régime, et confondait ainsi, par suite d’un préjugé trop prolongé, ces deux choses si semblables en apparence, si différentes en réa-