Page:Revue des Deux Mondes - 1867 - tome 68.djvu/258

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lité, l’armée sortie de la conscription et l’armée sortie du recrutement. Quel que soit d’ailleurs le degré de vérité de cette thèse, on peut dire pour Servitude et Grandeur comme pour Stello, mieux que pour Stello : Si la cause laisse à désirer, le plaidoyer est admirable. Servitude el Grandeur militaires, c’est le vrai chef-d’œuvre de M. de Vigny. Là, sauf dans un seul passage, les scènes du Petit-Trianon de la Veillée de Vincennes, plus rien de ce style coquet, apprêté qui faisait de Stello un livre plus amusant qu’émouvant. La forme de ce livre est noble comme sa pensée et simple comme les âmes dont il nous raconte l’immolation silencieuse et l’héroïsme obscur. Un souffle de vraie grandeur anime toutes les pages, et le plus grand éloge qu’on puisse en faire est de dire que de toutes les œuvres d’imagination de notre temps, c’est à coup sûr celle qui donne l’idée la plus haute et la plus vraie de la nature humaine. C’est un de ces rares ouvrages dont on peut donner cette définition : c’est plus qu’un beau livre, c’est une belle action. Le jour où il l’écrivit fut le jour béni entre tous d’Alfred de Vigny, car ce fut celui où il resta le plus fidèle à sa vraie nature. Ce jour-là, il ne prit vraiment conseil que de sa seule noblesse native, et donna congé à tous ses sentimens d’amertume et de mélancolie comme à des hôtes importuns et indiscrets qui l’empêchaient de se retrouver lui-même ; mais n’est-il pas piquant de voir donner par un misanthrope même, aux doctrines pessimistes des misanthropes sur la nature humaine, le plus éloquent démenti qu’elles aient reçu de notre temps ?

Servitude et grandeur militaires est le livre par lequel Alfred de Vigny a clos la trop courte période de son activité intellectuelle, comme s’il eût voulu que ce fut sur ce livre, sur l’impression de noblesse et de grandeur qu’il laisse, que ses contemporains jugeassent de son âme et de son génie. C’est aussi sur ce livre que la postérité le jugera. Elle ne voudra rien savoir des petites amertumes et des petites irritations misanthropiques auxquelles on nous a initiés et dont le souvenir s’effacera bien vite ; mais lorsqu’elle promènera sur la littérature de notre temps son regard impartial, peut-être le nom d’Alfred de Vigny sera-t-il un de ceux qui lui serviront à tempérer la sévérité de ses jugemens, peut-être dira-t-elle de nous et de lui : « Pourtant cette époque, si remarquable par la puissance et l’audace de l’imagination, connut aussi la noblesse, car il y eut alors un poète qui écrivit Éloa, et surtout les trois récits de Servitude et Grandeur militaires, récits qui méritent d’être lus aussi longtemps que la langue française sera parlée. »


Émile Montegut.