Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 73.djvu/246

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pas seulement arriver à faire une marquise ou une comtesse un peu présentable avec l’objet de leurs faciles amours.

C’en est donc fait de ces royautés de bon plaisir. Elles ont eu cependant leur rôle, elles forment à travers l’histoire une sorte de dynastie élégante et frivole de la galanterie. Elles ont bouleversé parfois la politique aussi bien que l’étiquette; elles ont eu affaire à messieurs du parlement et même aux jésuites, pour elles on a changé des lois. Elles ont eu de leur vivant leur parti à la cour, leurs amis et leurs ennemis, et après elles, quand tout ce bruit est déjà loin, elles trouvent encore des historiens, quelquefois des apologistes. Je ne dis pas cela précisément pour M. Campardon, qui raconte exactement, qui livre tout ce qu’il découvre sans rien cacher. Ce qui manque le plus dans ces amours royales si complaisamment exhumées, c’est l’amour même. Tout y est, la vanité, le faste, la passion de tout faire et de tout défaire, le caprice avec ses futiles audaces, l’ardeur du plaisir, la cupidité quelquefois et même la rapacité, — tout, excepté l’amour. Une seule de ces favorites, à l’aube du grand règne, a gardé un reflet de poésie et de vraie grâce, le reflet de la « petite violette qui se cache sous l’herbe, » selon le mot de Mme de Sévigné : c’est Mlle de La Vallière. Celle-là avait une âme, elle avait la sincérité du cœur et de la passion sans l’orgueil banal du triomphe, sans la joie insultante de la faveur. Elle aima pour lui-même ce roi, ce grand roi qui ne le méritait guère, et, femme heureuse, elle semblait rougir encore « d’être maîtresse, d’être mère, d’être duchesse. » Et quand elle perd l’amour du roi, elle ne veut plus rien, elle quitte ce monde dont elle était l’idole, elle fuit tout, elle se fuit elle-même dans sa pénitence agitée. Rien de vulgaire ne se mêle à cette vive et franche passion qui est peut-être l’unique poésie de la jeunesse du grand règne et de Louis XIV. Après elle, ce n’est plus l’amour, ce n’est plus que de la galanterie, même quand l’amour se fait dévot et morose avec une Maintenon et se donne la discipline en faisant les dragonnades. Et Louis XV, lui aussi, Louis XV surtout a eu sa dynastie de favorites, dynastie qui va en se dégradant comme le siècle, comme la monarchie française, et qui se ressent du passage de la régence. Il a commencé par les trois sœurs de Nesle, il a fini par la Dubarry; dans l’intervalle, il a passé vingt ans enlacé, moitié par attrait, moitié par habitude, dans les habiles cajoleries d’une femme dont le nom brillant est devenu le type d’un genre, qui est restée comme une personnification de ce milieu du XVIIIe siècle avec ses vices, ses élégances, ses grâces affectées et ses faciles corruptions. C’est cette Mme Lenormant d’Étioles, transformée en marquise de Pompadour, dont M. Campardon raconte une fois de plus la vie, et qui a eu déjà autant d’historiens que si elle eût été une Jeanne Darc. Vous l’avez vue au Louvre dans le beau pastel de Latour, où tout le siècle semble revivre. Elle est là dans son vrai cadre, dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, brillant au sein d’un luxe de boudoir, feuilletant un cahier de