Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 74.djvu/518

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politique ? Ils empêchent la presse de rendre les puissans services d’information qu’elle doit aux intérêts contemporains ; ils vont en sens contraire de cette multiplication des rapports que poursuivent par le bon marché les communications postales et la télégraphie ; ils veulent, ces bons patriotes, que la presse française demeure inférieure à la presse belge, à la presse suisse, à la presse anglaise, à la presse américaine. La France ne pourra pas avoir son Times à quatre pence, et ces vastes journaux à deux sous comme le Daily-Telegraph et le Standard, de Londres, ou ces colossaux journaux des États-Unis, le World et la Tribune de New-York. Ils dénaturent même la propriété des termes du langage financier en donnant le nom d’impôt fiscal au timbre de cinq centimes. Un impôt fiscal est une taxe pour ainsi dire nominale et qui ne doit pas dépasser 5 pour 100 de la valeur du produit ; un impôt de consommation qui atteint 33 pour 100 de cette valeur est une taxe prohibitive. C’est avec douleur que nous avons vu un esprit dont nous aimions les lumières, M. Vuitry, attacher son nom à ce système de restriction prohibitive imposé à la presse. Combien ont été mieux inspirés les hommes d’état d’Angleterre, le sagace Milner Gibson, le généreux Gladstone, quand, au profit de l’éducation du public et de ses intérêts d’information, ils ont supprimé le timbre ! Comme ils sont plus intelligens, les ministres actuels du royaume-uni ! Ils honorent et traitent les journaux comme des agens de gouvernement. L’autre jour, M. Disraeli avait reçu une semonce acariâtre du comte Russell ; que fait le premier ministre ? Il s’adresse à l’editor du Times et réfute par une lettre ferme et concise les aigres récriminations du morose whig envieilli. L’autre jour encore, lord Stanley avait à discuter la question des indemnités réclamées par les États-Unis pour les déprédations commises par l’Alabama. Rien n’est plus admirable, comme simple franchise et comme argumentation condensée et dépouillée de tout charlatanisme, que ce discours de lord Stanley. Eh bien ! le premier secrétaire d’état de sa majesté britannique, au nœud de sa discussion, a tenu autant de compte d’une citation empruntée au World et au Times de New-York qu’il l’aurait fait d’une dépêche de M. Seward. Voilà la place que reconnaissent à la presse puissante et libre les premiers hommes d’état de l’Europe.

Au demeurant, nous ne nous décourageons point de la situation que la loi ouvre à la presse française. Contenue par le système d’intimidation qu’on a l’air de vouloir lui appliquer, la presse sera nécessairement prudente et modérée ; elle sera sur la défensive. Quant au gouvernement, à l’obscurantisme et à ces esprits d’ancien régime qui se désespèrent de ne plus voir les journaux assujettis au système des lettres de cachet, s’ils ont la mauvaise pensée de vouloir mettre en œuvre les absurdes et injustes sévérités de la loi, à eux sera le rôle de l’offensive et de la persécution. Les mœurs et la conscience publiques seront les juges