Page:Revue des Deux Mondes - 1868 - tome 76.djvu/552

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


L’annexion de la Dalmatie au royaume italien ne serait pas une combinaison moins désastreuse. Ce n’est certes pas au nom du principe des nationalités qu’on peut la réclamer, puisque la population est serbe. Cette union ne favoriserait aucunement le commerce des ports dalmates, et elle vaudrait à l’Italie la haine implacable de tous les Yougo-Slaves, à qui on enlèverait un littoral qui historiquement leur appartient et qui géographiquement leur est indispensable. De toute nécessité, la côte dalmate doit être réunie à la Bosnie et au Monténégro. Comme le disait un jour un guide monténégrin à un voyageur anglais, M. Muir Mackensie, la Dalmatie sans la Bosnie, c’est un visage sans tête, et la Bosnie sans la Dalmatie, c’est une tête sans visage. Faute de communications avec les pays qui s’étendent derrière eux, les ports dalmates qui portent de si beaux noms ne sont plus que des bourgs sans importance, complètement déchus de leur ancienne splendeur. Ainsi Raguse, jadis république indépendante, a 6,000 habitans, Zara 9,000, Sebeniko 6,000. Cattaro, situé au fond de la plus belle baie de l’Europe, où des bassins et des docks naturels se creusent de toutes parts, assez vastes pour recevoir la marine tout entière d’un puissant état, Cattaro est une bourgade qui a 2,078 habitans. Dans beaucoup de ces cités appauvries, des mendians habitent les palais des anciens princes du commerce, et le lion de Saint-Marc ouvre encore fièrement ses ailes sur des bâtimens qui tombent en ruine. Cette côte, qui a le malheur de border une province turque, ne reprendra son antique prospérité que le jour où de bonnes routes réuniront ses beaux ports au territoire fertile de l’intérieur dont la plus détestable administration arrête l’essor.

Ne serait-ce pas faire acte de sagesse et de prévoyance que de permettre l’adjonction de la Dalmatie à la Croatie, conformément à la promesse faite par l’empereur en 1848 et en 1861 ? Cette province ne s’est pas montrée, il est vrai, très empressée de répondre aux éloquens appels que la diète d’Agram lui adressait, en invoquant la communauté d’origine ; mais, si elle jette un regard sur l’avenir, elle ne tardera pas à voir de quel côté doit la porter son intérêt bien entendu. Réunie à la Cisleithanie, elle ne prospérera pas plus que si elle était annexée au royaume italien. Faisant partie du royaume triunitaire reconstitué, elle entrerait dans le mouvement de la civilisation yougo-slave, elle serait soustraite aux déraisonnables menées des italianissimes, et elle attirerait à elle, par la force irrésistible de l’identité des intérêts, de la langue et de l’origine, la Bosnie et l’Herzégovine, qui sont ses naturelles