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chambellan et « l’œuvre de poëshie du roi son gracieux maître. » C’était un volume tiré à peu d’exemplaires et distribué seulement à quelques intimes ; le roi avait réfléchi que ce livre contenait plus d’un passage blessant pour des personnages puissans en Europe, et que son ancien ami pourrait en abuser. Malheureusement Voltaire n’avait pas avec lui « cette œuvre de poëshie ; d’elle était restée à Leipzig avec la masse de ses papiers, et il fallut plusieurs jours pour ]a faire venir. C’est pendant ce temps qu’il fut en butte, ainsi que Mme Denis, qui était venue le rejoindre, à des traitemens grossiers dont il conserva toujours le plus amer souvenir, même quand il eut fait plus tard sa paix avec Frédéric. Un incident tragi-comique termine ainsi cette phase de l’existence de Voltaire, où il a essayé de vivre dans la familiarité d’un roi. Il alla prendre enfin les eaux de Plombières, et y but par la même occasion « celles du Léthé ; » puis il s’occupa de se faire roi chez lui, afin de pouvoir traiter désormais de puissance à puissance avec ses admirateurs couronnés.


II.

Il passa dix-huit mois en Alsace, tâtant le terrain à Paris pour savoir s’il y pourrait revenir sans danger, si la cour ne lui témoignerait pas d’hostilité. Peu rassuré par les renseignemens qu’il reçut à cet égard, il vint se fixer sur les bords du lac de Genève, ayant un pied en France, l’autre en Suisse, de façon à fuir au besoin les persécutions que le fanatisme religieux pourrait lui susciter soit d’un côté, soit de l’autre. Il se fit ainsi, en ayant soin de ménager ses voisins, une sorte de petite principauté indépendante, cultivant ses terres, fondant des villages, établissant des industries. C’est là, à Tourney d’abord, puis aux Délices et à Ferney qu’il passa les vingt-trois dernières années de sa vie. Du fond de sa retraite il suivait le mouvement des esprits dans toute l’Europe, encourageant les efforts des philosophes et les soutenant de sa verve intarissable, s’élevant contre toutes les erreurs et toutes les oppressions, défendant et répandant toutes les vérités utiles. Il recevait de loin les hommages des rois, des savans, des lettrés, et sa voix se faisait entendre partout où la raison avait besoin de soutien. L’ermite de Ferney, le patriarche des Alpes, tout en paraissant retiré du monde, régnait, à vrai dire, sur l’opinion. Il était comme le souverain de l’empire des lettres. Sa renommée, son influence, servies par son incessante activité, allaient sans cesse en grandissant, et quand il quitta ses montagnes en 1778 pour venir mourir à Paris, il put jouir à ses derniers momens d’une sorte d’apothéose.