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d’autres observateurs découvrirent des vers spermatiques dans la liqueur séminale des animaux mâles ; ils y virent les véritables germes des êtres et attribuèrent ainsi à l’élément masculin le rôle prépondérant dans la génération. C’est entre ces deux systèmes et pour les renverser tous deux que Buffon vint placer sa propre théorie. Suivant lui, le corps des animaux mâles, comme celui des femelles, est formé de ces fameuses molécules organiques, parties primitives et indestructibles, qui sont d’ailleurs tout à fait spécialisées suivant les différentes régions du corps : il y a ainsi des molécules particulières pour chacune des parties de la tête, comme les yeux, le nez, les dents, et pour chacune des parties du corps, comme l’épine dorsale, les bras, les jambes, les mains, les pieds. Chacune de ces parties attire à elle les molécules qui sont propres à la former, et c’est en cela d’abord que consiste le phénomène de la nutrition ; chaque section du corps se nourrit par les parties des alimens qui lui sont semblables. Quand la nutrition est complète, l’excédant des molécules des différentes espèces qui ont été introduites dans l’organisme va se réunir dans la liqueur séminale, qui est ainsi un extrait de toutes les parties du corps de l’animal. Cela se voit dans un sexe aussi bien que dans l’autre, de telle sorte que l’acte de la génération met en présence tous les élémens nécessaires pour former soit un mâle, soit une femelle. Le fœtus prend l’un ou l’autre sexe suivant que les élémens du mâle ou de la femelle y dominent, et l’enfant ressemble au père ou à la mère ou bien à tous les deux suivant les combinaisons des molécules issues des deux sources ; dans tous les cas, chaque molécule sait la place qu’elle doit prendre dans le fœtus, suivant la partie du corps dont elle est originaire : c’est ainsi qu’elles forment d’elles-mêmes un petit être semblable en tout à l’animal dont elles sont l’extrait.

Nous n’indiquons que par deux ou trois traits le système qu’avait construit Buffon ; mais il en avait tiré de prodigieux développemens, et il y trouvait l’explication d’un très grand nombre de phénomènes. Certes Voltaire était dans son droit quand il accusait l’auteur de l’Histoire naturelle de n’avoir fait qu’un roman ingénieux, quand il lui reprochait en termes amers d’avoir abusé les esprits en donnant ses fantaisies pour des faits. Voltaire, en cette circonstance comme en beaucoup d’autres, défendait les véritables principes de la recherche scientifique ; il rappelait un savant à la rigueur de la méthode d’observation. La conception de Buffon est allée rejoindre tant d’autres utopies, et pourtant, si l’on voulait montrer quelque indulgence pour l’historien de la nature, ne pourrait-on pas à la rigueur trouver un rapport éloigné de parenté entre sa théorie et celle qui prévaut de nos jours ? Buffon n’était pas en somme un observateur