Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 80.djvu/159

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générale. Pour réfuter notre première thèse touchant la critique contemporaine, il fallait opposer à une suite non interrompue d’études profondes une série de travaux non moins importans faits pour y répondre, et qui auraient suivi l’exégèse des adversaires sur son propre terrain. Pour réfuter notre seconde thèse concernant l’origine psychologique des religions, il fallait s’engager avec l’auteur dans l’analyse des phénomènes de la pensée et de l’âme humaine, et montrer qu’il y a au fond de cette nature tel principe, tel sentiment, telle faculté méconnue par lui, auxquels la foi religieuse peut seule donner satisfaction. Voilà la manière dont se traitent de pareilles questions au grand profit de la science et de la vérité, qui ont plus besoin de lumière que de bruit.

Comment débute la polémique de M. Gratry? Il trouve et saisit la phrase suivante dans l’article cité du 15 juillet 1868, page 302 : « dans les évangélistes saint Matthieu et saint Marc, où se laisse voir la réalité historique à travers une tradition plus fidèle, le drame de la passion est autrement sombre et désolant; là il n’est question ni de résurrection, ni de glorieuse ascension au ciel avant la mort de Jésus! » Un mot de cette phrase, « le drame de la passion, » suffisait pour avertir du vrai sens de l’affirmation qu’elle contient un adversaire moins possédé de l’esprit polémique; mais une phrase d’un contradicteur, pour peu qu’on en puisse tirer parti contre lui, est une proie sur laquelle le polémiste ardent se jette tout d’abord. C’est son droit de guerre assurément; tant pis pour l’adversaire oublieux et distrait. La polémique a d’autres allures que la critique. Elle va vite aux textes et montre, par l’exhibition de quinze versets, que l’auteur de la phrase ignore absolument Matthieu et Marc. Si M. Gratry n’eût pas cédé tout d’abord à son instinct, rien que le nombre des textes allégués eût dû le faire réfléchir qu’il pouvait bien avoir entendu autrement que nous la phrase citée. Pour peu qu’on lise les Évangiles, et nous les relisons souvent, si l’on a le malheur de laisser échapper un verset, on ne peut en ignorer ou en oublier quinze. Nous connaissions donc tous ces textes aussi bien que M. Gratry, ce qui ne nous a pas empêché d’écrire et nous permet de maintenir le passage incriminé.

Toute cette avalanche de textes tombe sur une phrase mal comprise. Tandis que M. Gratry étend la portée de notre affirmation à tout l’ensemble des Évangiles de Matthieu et Marc, nous la restreignons au chapitre de la croix. Pour nous, il ne s’agit que des dernières scènes de la passion, et ce sont ces récits seulement que nous avons entendu opposer les uns aux autres chez les quatre évangélistes. En écrivant cette phrase, nous n’avions pas d’autres chapitres en vue, et il ne nous est pas venu à la pensée qu’on pouvait