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pensée religieuse, ni la simplicité, ni la régularité logique qu’on retrouve dans le développement d’une doctrine philosophique?

M. Gratry est par-dessus tout un polémiste, bien que ses nombreux écrits n’appartiennent pas tous à ce genre de littérature. La polémique est sa méthode de prédilection. L’esprit polémique est son génie propre, nous dirions volontiers son démon, si le mot pouvait être appliqué à un mystique écrivain dont les élévations ont quelque chose sinon de la langue, au moins de l’ardeur de Bossuet. Nul ne manie, dans l’école, la méthode polémique avec plus de vigueur, de verve, on pourrait même dire de cette âpreté scolastique dont l’auteur ne paraît pas avoir conscience, et qui est du reste assez familière aux théologiens de tous les temps. M. Gratry, dans la réfutation de ses adversaires, ne débute guère par l’analyse d’un livre ou d’une doctrine, pour y trouver matière à un examen approfondi et complet, à une critique d’ensemble, dans laquelle il conclue définitivement en faisant la part du faux et du vrai, s’il y a lieu. M. Gratry, avec beaucoup de ses confrères, craindrait sans doute d’affaiblir l’effet de sa foudroyante polémique en essayant ce travail de véritable critique. Cela ressemblerait trop d’ailleurs à cette méthode de contradiction qu’il a si énergiquement qualifiée. Il aime à détacher une phrase d’une page, d’un chapitre, d’un livre, pour la comprendre à sa façon et l’accabler sous des textes accumulés. Il aime encore à s’attacher à une expression qui prête à l’équivoque. Il aime surtout, et c’est là son triomphe, à recueillir çà et là deux phrases résumant des idées diverses, non contraires, dont l’auteur a eu la maladresse de trop accentuer la différence en voulant la faire mieux ressortir; il les rapproche de force, il les oppose l’une à l’autre, en s’écriant : « Vous voyez la contradiction érigée en méthode; vous voyez la sophistique contemporaine. »

Que telle soit la méthode de M. Gratry, le lecteur en jugera par quelques exemples tirés de sa polémique à notre sujet. Nous lui avions ménagé, soit dans notre article de la Revue, soit dans notre livre sur la Religion, deux thèses vraiment dignes de son talent. La pensée de notre article était que la critique religieuse contemporaine n’avait pas encore reçu de réponse des théologiens catholiques. La pensée de notre livre est que l’institution religieuse répond à un état, non à un principe de la nature humaine. Au lieu de faire de ces deux thèses l’objet propre de sa polémique et d’en suivre le développement, M. Gratry ne les traite qu’incidemment, aimant mieux chercher dans l’article et dans le livre s’il ne trouvera pas l’auteur en défaut soit d’erreurs de textes, soit de contradictions, comme si quelques phrases d’un ouvrage de longue haleine, en les supposant inexactes, suffisaient à en infirmer la pensée