Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 80.djvu/162

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tice ? Qui ignore ce verset : « faites aux hommes ce que vous voulez qu’ils vous fassent, car c’est là la loi et les prophètes. » A quoi bon nous accabler encore ici de textes que chacun sait, et qui tombent sur une pensée mal comprise? Si M. Gratry eût cité tout le morceau, il eût mieux mis le lecteur au courant de notre véritable thèse. « L’âme chrétienne, j’entends l’âme évangélique, connaît la charité et pratique le dévoûment, l’humilité, la bonté, toutes les vertus douces et sublimes qui ont leur source dans l’amour. La conscience moderne connaît la justice, c’est-à-dire le respect de la personne humaine, principe de tout devoir et de tout droit. Toutes deux ont ceci de commun et d’admirable qu’elles protestent contre la force; mais tandis que l’une le fait au nom de l’amour, l’autre le fait au nom du droit. C’est ce qui explique pourquoi le chrétien tend la seconde joue à l’outrage, alors que l’homme moderne le punit, soit en invoquant la loi, soit en opposant le droit de la défense personnelle à l’injustice de l’attaque [1]. » Avant de protester contre la conclusion de l’auteur, M. Gratry n’eût-il pas bien fait de chercher par quelles explications elle avait été amenée? C’est du principe de la doctrine qu’il est uniquement question ici, et ce principe, c’est un sentiment, l’amour de Dieu. Voilà ce que tous les textes accumulés par M. Gratry n’infirment point. Aristote, avec toute l’antiquité, a défini l’homme un être politique. La morale évangélique, avec tout l’Orient, aurait pu le définir un être religieux. Cela disait tout. Dans la loi chrétienne comme dans la loi juive, la morale se confond avec la religion, la justice avec la grâce, la volonté avec l’amour. Il serait puéril assurément de remarquer que la déclaration des droits de l’homme manque au Sermon sur la montagne; mais pourquoi ne serait-il pas permis d’en faire honneur à la raison moderne inspirée par la philosophie? Pourquoi n’avouerions-nous pas notre préférence pour une morale qui se distingue de la théologie, et ne prend point son principe ailleurs que dans la conscience? Voilà quelle était la thèse à débattre entre nous, si M. Gratry n’eût préféré faire porter le débat sur une équivoque. Le mot de justice, souvent employé dans l’Ancien et le Nouveau-Testament, ne suffit point à définir une doctrine. La formule de justice contenue dans le verset cité plus haut, et qui est commune à toute la morale ancienne et moderne, ne suffit pas davantage à déterminer le principe de cette doctrine. Tous les textes cités par M. Gratry et tous ceux qu’on pourrait y ajouter ne font point que la loi évangélique ne soit fondée sur le sentiment de l’amour. Aimez Dieu, aimez-vous les uns les autres, voilà toute la loi.

  1. La Religion, p. 427.