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jours. Quand elle n’était pas poussée par un de ces mouvemens irrésistibles de l’opinion qui avaient renversé Milosch et Kara-Georgevitch ; elle se bornait à prendre acte par une adresse des déclarations du prince, à approuver sa politique, à voter l’impôt et à sanctionner les lois proposées. Dans l’intervalle des sessions, c’est le sénat, composé d’une vingtaine de membres révocables, qui était chargé de régler l’application des lois en élaborant tout ce que l’on appelle en France décrets, ordonnances, arrêtés. Il était aisé, sous prétexte d’appliquer la loi, d’arriver souvent à la modifier, et d’empiéter ainsi sur le pouvoir législatif. Le jury n’existait pas ; la justice civile et criminelle était rendue par des juges amovibles. Pas de liberté de la presse ; tout article, avant d’être publié dans un des quatre ou cinq journaux que possédait Belgrade, devait être soumis à la censure. On cite un jeune homme, un des employés les plus intelligens et les plus instruits de la chancellerie, qui encourut une sorte de disgrâce pour avoir été d’un autre avis que le prince sur la question du théâtre national que celui-ci voulait faire construire à Belgrade ; quant au malheureux article où étaient respectueusement exposées ces objections, il fut, cela va sans dire, arrêté au passage. Les observations les plus modérées sur les actes du gouvernement étaient impitoyablement barrées ; on n’admettait que l’éloge. Les journaux étrangers, surtout les journaux slaves d’Agram et de Neusatz, étaient sans cesse arrêtés.

Sous un tel régime, la voix de l’opinion avait quelque peine à se faire entendre ; pourtant il y avait dans le pays un certain désir de réformes libérales. Le prince, avec son esprit modéré et son loyal patriotisme, aurait écouté ces vœux sans la fâcheuse influence qu’avait prise sur lui M. Nicolas Christitch, depuis plusieurs années ministre de l’intérieur. M. Christitch, caractère souple et tenace, esprit médiocre, appartenait à la catégorie de ces politiques qui veulent ériger en dogme l’infaillibilité de l’administration ; c’était un de ces officieux qui croient que tout va pour le mieux tant qu’ils sont ministres, tant que personne n’a le droit de signaler leurs erreurs et de relever leurs fautes. Il allait sans cesse répétant au prince que c’étaient « les politiques d’estaminet qui seuls demandaient des réformes. » Dans cette résistance à toute innovation et à tout progrès, il avait pour soutien M. Raïko Léchianine, ministre de la justice ; celui-ci, par la pression qu’il exerçait sur les décisions des magistrats, provoquait bien des haines qui ne s’arrêtaient pas au ministre. C’est ce dont on s’aperçoit en lisant les débats du procès intenté aux assassins du prince. Trois des meurtriers prétendirent que, s’ils étaient entrés dans le complot, c’était parce qu’ils avaient été injustement dépouillés par les tribunaux. S’il y avait eu une