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magistrature indépendante, ou tout au moins un ministre judicieux et discret, n’engageant pas hors de propos la personne du souverain, ces misérables auraient-ils pu songer à faire porter au prince la peine de prétendues iniquités qu’il avait sans doute ignorées ?

Il y avait encore une autre cause de mécontentement, que nous ne saurions nous dispenser d’indiquer. Le prince avait épousé en 1853 Julie, fille du comte hongrois Huniady de Tékély. Pendant plus de dix ans, malgré le vif chagrin qu’il éprouvait de n’avoir pas d’enfans de son mariage, cette union avait paru heureuse. Très belle, gracieuse et affable, la princesse Julie était aimée à Belgrade ; en juin 1862, lors du bombardement, pendant l’absence de son époux, elle avait montré une présence d’esprit et un courage dont on lui avait su beaucoup de gré. Après cette alerte, elle partit avec une sorte de mission officieuse pour les principales capitales de l’Europe ; mais elle resta trop longtemps en route. A son retour, elle trouva son époux tout changé ; il avait accueilli de mauvais bruits qu’à Belgrade on a toujours regardés comme des calomnies. Il y eut, au bout de quelques mois, séparation tacite : la princesse Julie alla vivre en Autriche et en Hongrie. On la vit partir avec regret, on s’inquiétait de projets auxquels son départ laissait le champ libre. Le prince, qui avait besoin d’affections domestiques, ne quittait plus la maison de sa cousine germaine, Mme Anka Constantinievitch, femme énergique, intelligente, ambitieuse ; celle-ci avait une fille, Catherine, dont sa mère, croyait-on, voulait faire une princesse de Serbie. Ce qui est certain, c’est que le prince paraissait très sensible au charme de ces dix-neuf ans, de cette fraîcheur et de cette grâce, de ces yeux étincelans et doux, les plus beaux que j’aie vus en Serbie ; cependant il y avait bien des obstacles à vaincre. La stérilité de l’union actuelle et le désir qu’éprouvait le pays d’avoir un héritier direct de la couronne auraient peut-être pu faire prononcer le divorce ; mais Mlle Catherine était cousine du prince au second degré, et l’église grecque, qui prohibe les mariages entre parens même très éloignés, aurait-elle jamais consenti à bénir une alliance que d’ailleurs le préjugé populaire eût réprouvée comme une sorte d’inceste ?

Vers la fin de l’année 1867 survint un incident qui contribua encore à alarmer l’opinion. Sans donner d’explications, M. Garachanine quitta le ministère ; or c’était l’homme en qui le pays avait le plus de confiance. On le savait hostile aux projets que l’on prêtait à Mme Anka, qui soutenait de son côté MM. Christitch et Léchianine. Appelé par le prince, M. Ristitch demanda l’éloignement de M. Christitch, et ne put l’obtenir ; il refusa d’entrer au ministère. Il y avait donc, au printemps de 1868, un certain malaise dans les esprits.