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de 1858, avait-il refusé de renouveler d’une manière formelle ses anciens engagemens, et, comme nous l’avons dit, avait-il affecté de ne voir dans le prince Michel que l’élu du peuple serbe, non le successeur à titre héréditaire de son père Milosch. Ne pouvait-on pas craindre que les cabinets européens et la Porte ne réclamassent contre une décision du gouvernement provisoire qui aurait paru méconnaître les droits du suzerain et les conventions approuvées et reconnues par les puissances garantes ? Ce n’était pas tout ; n’était-il point à craindre que la skoupchtina, se souvenant des désordres qu’avaient entraînés, de 1839 à 1842, les règnes éphémères des deux jeunes fils de Milosch, refusât, dans la grave situation où se trouvait l’Orient, d’exposer le pays aux chances toujours incertaines d’une minorité et d’une régence ? Quelque obligation que l’on eût aux Obrenovitch, le peuple était toujours maître d’aviser, comme il l’entendrait, au salut de la Serbie. En 1858, M. Garachanine, s’il eût été plus ambitieux, eût pu peut-être disputer le premier rang, et depuis lors il avait acquis de nouveaux titres à la reconnaissance des Serbes ; des exaltés du parti panslaviste prononçaient le nom de Nicolas Petrovitch, prince du Monténégro, que l’on savait cher à la Russie ; enfin, ce qui était plus sérieux, le nom de Kara-George était resté populaire dans le pays. On ignorait encore quelle part les exilés avaient prise à la conspiration : un de ces mouvemens d’opinion comme la Serbie en avait déjà vu plusieurs se produire dans le cours des cinquante dernières années ne pouvait-il ramener au pouvoir, sinon le prince Alexandre Kara-Georgevitch, au moins son fils Pierre, qui était dans la force de l’âge, qui n’avait pas d’antécédens politiques, et dont on disait du bien ?

M. Blasnavatz n’hésita pas un instant en présence du péril que pouvaient faire courir à la tranquillité publique la prolongation du provisoire et la vacance du trône. On ne savait pas s’il n’y avait point dans le pays une vaste conspiration, dont on ne tenait encore, après les premières arrestations faites le soir même et le lendemain, que les obscurs et méprisables instrumens. Si des mécontens étaient prêts à s’armer, dès qu’ils verraient hésiter le gouvernement, ils agiraient ; le plus sage, c’était donc de payer d’audace. Dans la nuit même qui suivit le crime, M. Blasnavatz fit venir le métropolitain de Belgrade, archevêque-primat de Serbie, qui, par sa situation officielle et son caractère personnel, jouit d’une grande influence. Il ne le laissa partir, après une conversation qui fut vive et longue, que lorsqu’il eut obtenu de lui la promesse d’un concours ouvert et empressé. Dès que le gouvernement provisoire se fut constitué et eut convoqué les ministres, M. Blasnavatz déclara