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de la diète étaient allés au-devant du futur roi ; tous avaient hâte de voir le prince fortuné qui, suivi de ses nombreux frères et parens et d’un brillant cortège de boyars, traversait maintenant en messager de paix et de prospérité ces contrées « léchites » que les vaillans Lithuaniens n’avaient jusqu’ici visitées qu’en dévastateurs farouches. Dans l’entourage du grand-duc, un homme surtout excitait la curiosité et attirait les regards, un jeune guerrier déjà très célèbre et qui bientôt allait devenir un héros, — le plus grand héros même du monde slave au siècle suivant : — Witold, le fils de Keystut et de Biruta. Naguère encore proscrit, mais maintenant réconcilié, Witold semblait par sa présence témoigner en faveur de Jagello, qui ne cessait de répudier toute responsabilité dans le meurtre tragique de Krewa. Le 12 février 1386, la ville de Cracovie saluait dans ses murs ces hôtes illustres, et en moins de trois semaines Jagello ou plutôt Ladislas II, comme il devait s’appeler désormais de son nom chrétien, recevait des mains de l’archevêque Bodzanta « les trois sacres, » — baptême, mariage, couronnement, — qui devaient en faire « l’enfant du Christ, l’époux d’Hedvige et le père du peuple polonais. » — « Il reçut ainsi trois dons célestes à la fois, dit un pieux chroniqueur, et comme il n’en a été jamais simultanément accordé à aucun autre mortel. » Les frères, les parens de Jagello, un grand nombre des boyars, se firent également baptiser dans la cathédrale de Cracovie, et pour prouver au monde que c’était non-seulement une union entre deux têtes couronnées, mais bien une union entre deux peuples qu’on voulait sceller, plusieurs parmi les princes et les seigneurs lithuaniens contractèrent des alliances dans les familles polonaises ; le duc de Mazovie, un Piast, qui en cette qualité même avait longtemps prétendu à la couronne de Pologne et à la main d’Hedvige, épousa la sœur du nouveau roi, la princesse Alexandra. Vers le milieu du mois de mars, le couple royal commençait déjà sa tournée dans les différens états léchites en faisant un séjour un peu prolongé à Gnesen, le berceau vénéré de la monarchie de Boleslas le Grand.

Le jour même où Ladislas II fut couronné à Cracovie, le dimanche Esto mihi (4 mars 1386), rentrait tristement à Vienne le malheureux fiancé d’Haimbourg, qui devait regretter la fille de Louis d’Anjou pendant toute sa vie (il ne se maria jamais), et qui semble en effet lui avoir porté un attachement sincère. Dans les premiers temps de dépit et d’indignation, « l’élégant » duc Guillaume ne laissait pas néanmoins d’appeler Hedvige « une infidèle, une prostituée, » et son poète favori, maître Peter Suchenwirt, renchérissait encore sur ces expressions peu chevaleresques. A une époque d’ailleurs où de simples poètes comme Dante et Pétrarque trouvaient bon d’annoncer « à l’empereur, aux rois et aux puissans de la terre » leurs