Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 82.djvu/903

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les menées des douze, entendant dire partout que Paul n’était qu’un volontaire de la foi, qui de sa propre autorité s’était fait apôtre et missionnaire, frappés de cette raison que ceux qui avaient entendu Jésus lui-même et avaient reçu de son choix le ministère de la parole publique devaient en savoir sur sa vraie doctrine plus qu’un étranger qui ne l’avait jamais vu qu’en songe, nombre de ceux que Paul avait gagnés à son libre évangile se donnaient aux missionnaires de l’évangile judaïque. Paul subit l’amertume de se voir abandonner et renier par plusieurs. Il se consolait en se disant que l’endurcissement d’Israël s’amollirait quelque jour, que l’avenir amènerait à sa doctrine les Juifs orthodoxes eux-mêmes, et que l’évangile de ses adversaires judaïsans, tout incomplet qu’il fût, était encore l’Évangile.

Quelle différence en effet séparait l’école de Paul de celle de Jacques et des judéo-chrétiens? Petite en apparence, énorme en réalité. Pour l’une et pour l’autre, Jésus était le Messie promis par les prophètes pour le salut du monde, et il n’y avait de salut que par le baptême donné en son nom; mais Jacques et ses amis, bien qu’ils eussent accordé que les païens aussi pouvaient être appelés et reçus dans l’église, maintenaient la vertu du rituel juif et la nécessité des observances légales, et prétendaient que les prescriptions de Moïse demeuraient obligatoires pour tous les convertis. Le christianisme, dans leur pensée, était le judaïsme achevé, « la loi accomplie, » suivant l’expression attribuée à Jésus. Paul au contraire faisait profession de croire que depuis la venue du Christ la loi, qui n’était qu’une pierre d’attente, n’avait plus de sens et était abolie, que les traditions et les cérémonies mosaïques ne servaient plus de rien : inutiles aux étrangers, qui ne les avaient jamais connues, elles étaient vaines pour les Juifs mêmes; d’ailleurs les rites, quels qu’ils soient, n’ont absolument de valeur que par les idées qu’on y attache. S’il faut montrer, pensait-il, dans ces matières une grande réserve et une large tolérance, c’est qu’on doit se garder de contrister ou de scandaliser les faibles; le meilleur est de ne condamner personne, ni ceux qui pratiquent, ni ceux qui ne pratiquent pas. Il disait à ce sujet de belles paroles : « la lettre tue, mais l’esprit vivifie;... là où est l’esprit du Seigneur, là est aussi la liberté. »

Il n’y a pas de religion établie sans rites. Que le christianisme gardât et s’appropriât les cérémonies du judaïsme ou en créât de nouvelles, cela, semble-t-il, importait peu. Cependant la majorité des Juifs n’acceptait pas Jésus ni son baptême; d’un autre côté, il n’était pas vraisemblable que les païens pussent laisser leur culte national pour embrasser un judaïsme équivoque et décrié. Tous