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répugnaient à la circoncision. Le christianisme demi-juif de Jacques et de ses amis devait donc forcément s’éteindre après quelques générations comme une secte obscure, ou se fondre dans le christianisme universel de Paul. L’apôtre des gentils ne se trompait donc pas en espérant de l’avenir le triomphe de ses idées. Celles-ci pourtant avaient quelque chose de chimérique ou de singulièrement prématuré. Le christianisme en effet, dégagé du judaïsme, devait, en se constituant comme religion distincte, se charger d’une abondante végétation de cérémonies et d’observances plus ou moins originales, où ni Jésus ni Paul ne l’eussent peut-être reconnu.

L’évangile de Paul n’est pas seulement négatif. Il y a dans son œuvre une théologie positive; les traits en sont épars çà et là; elle tenait sans doute une grande place dans «on enseignement oral. Paul l’a résumée dans une sorte de lettre circulaire qui nous est venue sous le titre d’Epître aux Romains. « C’est là, dit M. Renan, que paraît dans tout son jour la grande pensée de l’apôtre : la loi n’importe, les œuvres n’importent; le salut ne vient que de Jésus, fils de Dieu, ressuscité d’entre les morts. Jésus, qui aux yeux de l’école judéo-chrétienne est un grand prophète, venu pour accomplir la loi, est aux yeux de Paul une apparition divine, rendant inutile tout ce qui l’a précédée, même la loi. Jésus et la loi sont pour Paul deux choses opposées. Ce qu’on accorde à la loi d’excellence et d’efficacité est un vol fait à Jésus; rabaisser la loi, c’est grandir Jésus. Grecs, Juifs, barbares, tous se valent; les Juifs ont été appelés les premiers, les Grecs ensuite, tous ne sont sauvés que par la foi en Jésus. » On comprend maintenant l’abîme qui sépare Paul de Jacques et de ceux qu’il appelle les faux frères. Pour ces derniers, le temple de Jérusalem demeure la maison sainte où l’humanité doit se prosterner et s’unir au nom de Jésus. Les observances et les pratiques mosaïques restent le vrai culte, le culte éternel. Le christianisme n’est qu’un judaïsme plus large et plus tolérant, un judaïsme parfait. Le triomphe du christianisme doit être le triomphe d’Israël. Pour saint Paul, le cœur de l’homme droit et pur est le seul temple de Dieu. Les traditions et les prescriptions pieuses de la loi sont œuvres mortes et stériles. La foi en Jésus est seule suffisante et seule efficace.


III.

Pour l’œuvre que M. Ernest Renan a entreprise et où les documens sont rares, mêlés et souvent discordans, c’est trop peu d’être Un théologien expert, un savant exact et un critique pénétrant. Il faut encore posséder ce sentiment vif et fin de la réalité qui manque trop souvent à ceux qui manient des abstractions et vivent enfermés