Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 82.djvu/937

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d’esprit et d’usage de la vie y suffisait. Pour l’étudier en lui-même et à fond, beaucoup de connaissances accessoires sont nécessaires : il ne faut rien ignorer de l’histoire, des habitudes ou des institutions anciennes; mais on peut affirmer que ceux qui ne reculeront pas devant ces difficultés seront payés de leur peine. On doit pourtant les avertir qu’à force de s’occuper de ces détails minutieux ils courent le risque de devenir des érudits. Quoique le malheur ne soit pas grand, à ce qu’il semble, il y a des gens qui affectent de le redouter. Que de fois n’avons-nous pas entendu soutenir que la science et l’art d’enseigner ne sont pas seulement différens, qu’ils sont contraires, et qu’un érudit est rarement un professeur! Cette opinion est propre à la France, les autres nations ne la partagent pas : elles ont la faiblesse de croire qu’on ne parle bien que des choses qu’on sait à fond. Quand un gymnase allemand veut se faire connaître, il publie un programme qui contient l’ordre de ses exercices et le nom de ses professeurs. Ce programme est précédé d’ordinaire par une dissertation érudite de l’un d’entre eux; plus elle est savante, plus on a confiance dans le professeur qui l’a écrite: c’est le moyen qu’on emploie pour recommander l’école au choix des pères de famille. Les Allemands ont raison. Peut-être un savant ne sera-t-il pas toujours un professeur irréprochable; il aura du moins cette qualité de s’intéresser aux choses dont il parle, ce qui est le meilleur moyen d’y intéresser les autres. Tous ceux qui se contentent, à propos d’un auteur, d’une appréciation littéraire et générale, qui le regardent de loin et en passant, quelque admiration qu’ils aient l’air de ressentir pour lui, ne sont en réalité que des indifférens. Je ne crois guère à ces affections respectueuses qui n’éprouvent jamais le désir d’approcher de ce qu’elles aiment. Le critique qui s’éprend d’un écrivain veut tout savoir de lui; il ne peut souffrir que le moindre recoin de sa vie et de ses œuvres reste obscur, il ne néglige aucune peine pour arriver à l’éclaircir, et devient un érudit sans le vouloir. Si celui-là parle jamais de l’auteur qu’il connaît si bien, ce ne sera qu’avec passion, et il donnera certainement à ceux qui l’écouteront le goût de l’étudier. La science n’est donc pas un obstacle, comme on affecte de le dire, c’est un secours pour l’enseignement.

Le préjugé que je combats est plus profond qu’on ne pense; on ne saurait croire la peine qu’éprouve chez nous un professeur, non-seulement à devenir un savant, si son goût le porte vers l’érudition, mais à se faire pardonner de l’être. La rareté des livres, s’il vit en province, l’absence de ces journaux qui rendent tant de services à l’Allemagne par l’analyse rapide et sûre des ouvrages qui paraissent sur tous les sujets, le petit nombre des gens capables de lui donner de bons conseils, l’indifférence universelle qui accueille