Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 84.djvu/106

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Nul plus que moi n’admire et n’aime ce centre extraordinaire de vie et de pensée qui s’appelle Paris. Maladie si l’on veut, mais maladie à la façon de la perle, précieuse et exquise hypertrophie, Paris est la raison d’être de la France. Foyer de lumière et de chaleur, je veux bien qu’on l’appelle aussi foyer de décomposition morale, pourvu qu’on m’accorde que sur ce fumier naissent des fleurs charmantes, dont quelques-unes de première rareté. La gloire de la France est de savoir entretenir cette prodigieuse exhibition permanente de ses produits les plus excellens ; mais il ne faut pas se dissimuler à quel prix ce merveilleux résultat est obtenu. Les capitales consomment, elles ne produisent pas. Il ne faut pas, en portant le mal aux extrêmes, risquer de faire de la France alternativement une tête sans corps et un corps sans tête. L’action politique de Paris doit cesser d’être prépondérante. Les deux choses que la province a jusqu’ici reçues de Paris, les révolutions et le gouvernement, la province commence à les accueillir avec une égale antipathie. Seule, la démocratie parisienne ne fondera rien de solide; si l’on n’y prend garde, elle amènera des exterminations périodiques, funestes pour la France, puisque la démocratie parisienne est d’un autre côté un ferment nécessaire, un excitant sans lequel la vie de la France languirait. Les réunions publiques de la dernière période électorale à Paris ont révélé un manque complet d’esprit politique. Maîtresse du terrain, la démocratie a mis à l’ordre du jour une sorte de surenchère en fait de paradoxes; les candidats se sont laissé conduire par les exigences de la foule, et n’ont guère été appréciés qu’en proportion de leur vigueur déclamatoire; l’opinion modérée n’a pu se faire entendre, ou bien a été obligée de forcer sa voix. Paris ignore les deux premières vertus de la vie politique, la patience et l’oubli. La politique du patriarche Jacob, qui voulait que la marche de toute sa tribu se réglât sur le pas des agneaux nouveau-nés, n’est pas du tout son fait.

En général, l’erreur du parti libéral français est de ne pas comprendre que toute construction politique doit avoir une base conservatrice. En Angleterre, le gouvernement parlementaire n’a été possible qu’après l’exclusion du parti radical, exclusion qui s’est faite avec une sorte de frénésie de légitimité. Rien n’est assuré en politique jusqu’à ce qu’on ait amené les parties lourdes et solides, qui sont le lest de la nation, à servir le progrès. Le parti libéral de 1830 s’imagina trop facilement emporter son programme de vive force, en contrariant en face le parti légitimiste. L’abstention ou l’hostilité de ce parti est encore le grand malheur de la France. Retirée de la vie commune, l’aristocratie légitimiste refuse à la société ce qu’elle lui doit, un patronage, des modèles et des leçons de noble vie, de belles images de sérieux. La vulgarité, le défaut d’éducation