Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 84.djvu/107

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de la France, l’ignorance de l’art de vivre, l’ennui, le manque de respect, la parcimonie puérile de la vie provinciale, viennent de ce que les personnes qui devraient au pays les types de gentilshommes remplissant les devoirs publics avec une autorité reconnue de tous désertent la société générale, se renferment de plus en plus dans une vie solitaire et fermée. Le parti légitimiste est en un sens l’assise indispensable de toute fondation politique parmi nous; même les États-Unis possèdent à leur manière cette base essentielle de toute société dans leurs souvenirs religieux, héroïques à leur manière, et dans cette classe de citoyens moraux, fiers, graves, pesans, qui sont les pierres avec lesquelles on bâtit l’édifice de l’état. Le reste n’est que sable; on n’en fait rien de solide, quelque esprit et même quelque chaleur de cœur qu’on y mette d’ailleurs.

Ce parti provincial, qui prend de jour en jour conscience de sa force, que pense-t-il? que veut-il? Jamais état d’opinion ne fut plus évident. Ce parti est libéral, non révolutionnaire, constitutionnel, non républicain ; il veut le contrôle du pouvoir, non sa destruction, la fin du gouvernement personnel, non le renversement de la dynastie. Je ne doute pas que si, il y a huit mois, le gouvernement eût nettement pris son parti, renoncé aux candidatures officielles, au morcellement artificiel des circonscriptions, et laissé les élections se faire spontanément par le pays, le scrutin n’eût envoyé une chambre décidément imbue de ces principes, et qui, étant considérée par le pays comme une représentation de sa volonté, aurait eu assez de force pour traverser les circonstances les plus difficiles. On aura un jour autant de peine à comprendre que l’empereur Napoléon III n’ait pas saisi ce moyen pour obtenir une seconde signature du pays à son contrat de mariage et pour partager avec lui la responsabilité d’un obscur avenir, qu’on en éprouve à comprendre que Louis-Philippe n’ait pas vu dans l’adjonction des capacités une manière d’élargir les bases de sa dynastie. La province en effet prend les élections beaucoup plus au sérieux que Paris. N’ayant de vie politique qu’une fois tous les six ans, elle prête aux élections une importance que Paris, avec sa perpétuelle légèreté, ne leur accorde pas. Paris, préoccupé de sa protestation radicale, voit dans les élections non un choix de graves délégués, mais une occasion de manifestations ironiques. La province ne comprend pas ces finesses; son député est vraiment son mandataire, et elle y tient. Une chambre élue librement et sans l’intervention de l’administration eût-elle été dangereuse pour la dynastie? L’opposition radicale y eût-elle été représentée par un nombre plus considérable de députés? Je crois juste tout le contraire. Dans un grand nombre de cas, l’élection des candidats hostiles ou même injurieux a été une façon de protester