Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 84.djvu/109

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sa valeur et a besoin d’être renouvelé. » C’est le contraire de l’idée du moyen âge, selon laquelle un pacte valait d’autant plus qu’il était plus ancien. C’est en un sens la négation du principe national, car le principe national, comme la religion, suppose des pactes indépendans de la volonté des individus, — des pactes transmis et reçus de père en fils comme un héritage. En refusant à la nation le pouvoir d’engager l’avenir, on réduit tout à des contrats viagers, que dis-je? passagère; les exaltés, je crois, les voudraient même annuels, en attendant ce qu’ils appellent le gouvernement direct, état où la volonté nationale ne serait plus que le caprice de chaque heure. Que devient avec de pareilles conceptions politiques l’intégrité de la nation? Comment nier le droit à la sucession quand on réduit tout au fait matériel de la volonté actuelle des citoyens? La vérité est qu’une nation est autre chose que la collection des unités qui la composent, qu’elle ne saurait dépendre d’un vote, qu’elle est à sa manière une idée, une chose abstraite, supérieure aux volontés particulières. Le principe du gouvernement ne saurait non plus être réduit à une simple consultation du suffrage universel, c’est-à-dire à constater et exécuter ce que le plus grand nombre regarde comme son intérêt. Cette conception matérialiste renferme au fond un appel à la lutte; en se proclamant ultima ratio, le suffrage universel part de cette idée, que le plus grand nombre est un indice de force, en sorte que, si la minorité ne pliait pas devant l’opinion de la majorité, elle aurait toute chance d’être vaincue. Mais ce raisonnement n’est pas exact, car la minorité peut être plus énergique et plus versée dans le maniement des armes que la majorité. « Nous sommes vingt, vous êtes un, dit le suffrage universel; cédez, ou nous vous forçons! — Vous êtes vingt, mais j’ai raison, et à moi seul je peux vous forcer, cédez, » dira l’homme armé.

Fata viam invenient ! Heureux qui peut, comme Boèce, sur les ruines d’un monde, écrire sa Consolation de la philosophie. L’avenir de la France est un mystère qui déjoue toute sagacité. Certes d’autres pays agitent de graves problèmes : l’Angleterre, avec un calme qu’on ne peut assez admirer, résout des questions hardies qui chez nous passent pour le domaine des seuls utopistes ; mais partout le débat est circonscrit, partout il y a une arène limitée, des lois du combat, des hérauts et des juges. Chez nous, c’est la constitution même, la forme et jusqu’à un certain point l’existence de la société qui sont perpétuellement en question. Un pays peut-il résister à un tel régime? Voilà ce qu’on se demande avec inquiétude. On se rassure en songeant qu’une grande nation est, comme le corps humain, une machine admirablement pondérée et équilibrée, qu’elle se crée