Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 84.djvu/108

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contre le candidat officiel ou complaisant. La candidature officielle troubla complètement l’opération électorale et en altère la sincérité, non-seulement par la pression directe que l’administration exerce en sa faveur, mais surtout par la fausse situation où elle met l’électeur indépendant. Pour celui-ci en effet, il ne s’agit plus de choisir le candidat qui représente le mieux son opinion, ou qu’il croit le plus capable de rendre des services au pays; il s’agit d’écarter à tout prix le candidat officiel. Dès lors plus de nuances, plus de préférences. Les opinions extrêmes trouvant une faveur assurée dans la foule, sur laquelle les assertions tranchées, les déclamations bruyantes, ont plus de force que les opinions moyennes, le parti démocratique d’ailleurs ayant une organisation que n’a aucun autre parti et disposant d’un vrai fanatisme, les libéraux suivent le torrent, et adoptent malgré leurs répugnances le candidat radical. C’est une erreur fort répandue en France qu’en demandant plus on obtient moins, et que l’opposition radicale est l’instrument du progrès, la force d’impulsion du gouvernement; cela est vrai de l’opposition modérée, mais non de l’opposition radicale, laquelle est un obstacle au progrès, un empêchement aux concessions, par la terreur qu’elle inspire et les mesures de répression qu’elle amène.

Plus que jamais l’effort de la politique doit être non pas de résoudre les questions, mais d’attendre qu’elles s’usent. La vie des nations, comme celle des individus, est un compromis entre des contradictions. De combien de choses il faut dire qu’on ne peut vivre ni avec elles ni sans elles, et pourtant l’on vit toujours! Le prince Napoléon disait, il y a quelques jours, avec esprit à ceux qui veulent ajourner la liberté jusqu’à ce qu’il n’y ait plus en France ni dynastie rivale ni parti révolutionnaire : « Vous attendrez longtemps. » L’histoire ne blâmera pas la politique de ceux qui, dans un tel état de choses, se seront résignés à vivre d’expédiens. Supposez qu’un membre de la branche aînée ou de la branche cadette de Bourbon règne un jour sur la France, ce ne sera point parce que la majorité, de la France se sera faite légitimiste ou orléaniste, c’est parce que la roue de fortune aura ramené des circonstances où tel membre de la maison de Bourbon se sera trouvé l’utilité du moment. La France a si complètement laissé mourir en elle l’attachement dynastique, que même la légitimité n’y rentrerait que par aventure, à titre transitoire. Le positivisme contemporain a tellement supprimé toute métaphysique qu’une idée des plus étroites tend à se répandre, c’est qu’un suffrage populaire a d’autant plus de force qu’il est plus récent, si bien qu’au bout d’une quinzaine d’années on fait cet étrange raisonnement : « la génération qui avait voté tel plébiscite est morte en partie, le suffrage a perdu