Page:Revue des Deux Mondes - 1869 - tome 84.djvu/93

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les mains une arme toute-puissante, qui dispense des guerres civiles. Quand on est sûr que l’ennemi sera obligé de passer par un défilé dont on est maître et où il sera forcé de subir le feu sans répondre, on ne va pas l’attaquer. La France attendit, et en décembre 1848 infligea au parti républicain un affront sanglant. Si février avait prouvé que la France ne tenait pas beaucoup à la monarchie constitutionnelle de la maison d’Orléans, le scrutin du 10 décembre prouva qu’elle ne tenait pas davantage à la république. L’impuissance politique de ce grand pays parut dans tout son jour.

Que dire de ce qui se passa ensuite? Nous n’aimons pas plus les coups d’état que les révolutions-, nous n’aimons pas les révolutions, justement parce qu’elles amènent les coups d’état. On ne peut cependant accorder au parti de 1848 sa prétention fondamentale. Ce parti, au nom de je ne sais quel droit divin, s’arroge le pouvoir qu’il n’accorde à aucun autre parti d’avoir pu enchaîner la France, si bien que les illégalités qu’on a faites pour briser les liens dont il avait enserré le pays sont des crimes, tandis que sa révolution de février, à lui, n’a été qu’un acte glorieux. Voilà qui est inacceptable. Quis tulerit Gracchos de seditione querentes? Qui frappe avec l’épée finira par l’épée. Si les fusils qui couchèrent en joue M. Sauzet et la duchesse d’Orléans le 24 février 1848 furent innocens, les baïonnettes qui envahirent la chambre le 2 décembre 1851 ne furent pas coupables. Pour nous, chacune de ces violences est un coup de poignard à la patrie, une blessure qui atteint les parties les plus essentielles de sa constitution, un pas de plus dans un labyrinthe sans issue, et nous avons le droit de dire de toutes ces néfastes journées :

Excidat illa dics ævo, nec postera credant
Secula; nos etiam taceamus, et oblita multa
Nocte tegi nostræ patiamur crimina gentis.


III.

L’empereur Napoléon III et le petit groupe d’hommes qui partagent sa pensée intime apportèrent au gouvernement de la France un programme qui, pour n’être pas fondé sur l’histoire, ne manquait pas d’originalité : relever la tradition de l’empire, profiter de sa légende grandiose, si vivante encore dans le peuple, faire parler le sentiment populaire à cet égard par le suffrage universel, amener par ce suffrage une délégation engageant l’avenir et fondant l’hérédité, c’est-à-dire, suivant l’idée chère à la France, une élection dynastique [1]; au dedans, gouvernement personnel de l’empereur,

  1. L’idée que l’élection a joué un rôle à l’origine des dynasties de la France, quoique historiquement fausse, se retrouve dès la fin du XIIIe siècle. Voir les romans du Hugues Capet et de Baudouin de Sebourg.