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sur l’exil ; mais ici la consolation est donnée, sur la route même de l’exil, par un proscrit chassé d’une ville à l’autre vers un désert, à l’extrémité du monde romain, par un malheureux que deux conciles ont injustement condamné, qu’un empereur bannit, que les tribunaux poursuivent comme incendiaire, que les évêques, ses collègues, renient, qui manque de tout, même de pain pour sa nourriture, de lit pour son sommeil, et qu’une escorte de soldats, ses gardiens, traîne plutôt qu’elle ne le conduit vers son dernier séjour, sous la menace perpétuelle des brigands. Voilà le consolateur qui écrit les lettres à Olympias. On voit, d’après le texte, qu’une partie fut écrite dans les stations de la route, sous des toits ouverts à toutes les intempéries, pendant le loisir des haltes qu’on lui laissait pour son sommeil, et l’autre rédigée dans des solitudes sauvages, tantôt à Cucuse sous la crainte des Isaures, tantôt à Arabissus au milieu des neiges éternelles. Il n’est pas une souffrance du plus affreux bannissement dont il n’épuise l’amertume goutte à goutte, et c’est pendant ce temps-là qu’il console les autres, et qu’il dit de lui-même : L’exil n’est rien !

La philosophie de Chrysostome est fondée en fait sur le principe stoïcien, que le mal n’existe que dans le péché, et que c’est nous qui le faisons. Tout ce qui porte atteinte à la pureté de l’âme, tout ce qui la ravale et empêche son essor vers des destinées supérieures est mal ; tout le reste est indifférent comme transitoire et contingent : telles sont les joies et les douleurs de ce monde, qui n’atteignent point l’âme, mobiles comme des ombres et des fantômes, éphémères comme l’herbe des champs, ou mieux comme la fleur de l’herbe que le moindre souffle emporte et dissipe. Le bien et le mal qui affectent l’âme sont seuls réels, parce qu’ils affectent une substance impérissable et la purifient ou l’avilissent ; ce qui affecte le corps n’est ni bon ni mauvais, ce sont des accidens passagers comme le corps lui-même. Les stoïciens avaient déjà professé ce principe ; mais, comme application morale de leur système, ils disaient à ceux qui souffrent : « Méprisez la douleur, méprisez les fers, la prison, l’exil, et méprisez aussi ceux qui vous les infligent sans raison. Isolez-vous d’un monde où règnent les adversités et l’injustice, et renfermez-vous en vous-mêmes dans un moi impeccable et serein. » Le stoïcisme chrétien de Chrysostome fait un grand pas au-dessus de ces orgueilleuses doctrines. Il dit aux persécutés : Souffrez, car Dieu le veut ; savez-vous s’il n’a pas lié vos douleurs à ses desseins sur l’ordre moral du monde, et si la persécution qui ébranle en ce moment-ci nos églises n’est pas pour elles, dans la profondeur des prévisions divines, ce qu’est la tempête pour épurer l’air vicié, l’hiver et les frimas pour mûrir le grain sous la terre, la nuit pour ra-