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CHRYSOSTOME ET EUDOXIE.


viver nos corps ? Dans cette sorte de fatalisme sublime et respectueux pour celui qui ordonne et règle tout, le persécuteur devient un instrument de rigueur ou de rénovation dans la main de Dieu ; le persécuté, l’ouvrier obéissant d’une œuvre inconnue à laquelle il travaille sous le poids du jour et au bout de laquelle est le salaire. Il faut donc marcher le front levé dans les traverses de la vie, et non-seulement avec résignation, mais avec allégresse, avec actions de grâce pour la Providence, qui nous conduit toujours au bonheur quand nous aimons le bien. Une telle philosophie si élevée, si forte, nous paraîtrait presque une pure théorie, une simple spéculation de l’esprit, impossible en pratique, sinon dans l’élan momentané qui mène au martyre ; ce fut pourtant celle que pratiqua Chrysostome dans une longue accumulation de misères et d’injustices pendant les trois ans de son exil. Sans vouloir comparer l’auteur des Consolations à Helvia à celui des Lettres à Olympias, j’en dirai pourtant deux mots : le philosophe qui prêchait la résignation à la pauvreté et à l’exil sous le palais d’or de Néron a besoin qu’on oublié sa vie pour admirer son livre ; mais, quand on lit Chrysostome, on peut se demander ce qu’il faut le plus admirer du livre ou de l’auteur.

J’ajouterai encore une chose, c’est que ces opuscules de l’ancien archevêque de Constantinople nous le font apercevoir sous un point de vue tout nouveau. L’évêque dominateur dont l’orgueil et l’humeur irritable avaient soulevé tant de haines contre lui au temps de sa prospérité nous apparaît ici comme l’ami le plus tendre, qu’une souffrance de ceux qu’il aime tourmente plus dans son exil que les aiguillons de la persécution. Le prêtre audacieux qui avait bravé deux conciles, un empereur, et, ce qui est plus, la colère d’une impératrice, se laisse presque abattre à l’idée qu’une amie souffre pour lui. Les hommes publics que l’histoire seule nous fait connaître se montrent à nous dans le drame des choses par l’enveloppe de leur caractère, si je puis ainsi parler, par les côtés souvent âpres et rugueux qu’ils doivent aux circonstances ou au dur combat de la vie : ils passent ainsi dans le monde, et souvent on ne connaît d’eux que l’apparence. Leurs lettres au contraire nous font pénétrer dans tous les replis de leur cœur, et nous révèlent l’homme intérieur. C’est ce que nous démontre la correspondance de Chrysostome. On pourrait dire, d’après les matériaux qui doivent composer l’histoire du célèbre archevêque de Constantinople, qu’il y avait réellement en lui deux personnages : l’un grand à jamais par la parole, mais chef inflexible, trop ami de la guerre et qui périt par la guerre, l’autre doux et tendre, d’une tendresse infinie pour ses amis, clément pour ses ennemis, même quand il voyait en eux un fouet levé par la main de Dieu sur l’église et sur lui. La réunion