Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 86.djvu/500

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voyer un ambassadeur spécial au concile. Bref, on passe de l’abstention à l’intervention morale. On croit avoir de bonnes raisons, nous n’en doutons pas. Les lettres de M. le ministre des affaires étrangères sont assurément conçues dans l’esprit le plus sage, elles sont écrites avec une honnête et familière vivacité qui n’exclut pas la modération, qui n’a d’autre objet que d’arrêter la cour de Rome au seuil d’une périlleuse aventure. Il reste à savoir si M. le comte Daru ne s’engage pas lui-même dans une terrible bagarre, si notre gouvernement prend le bon chemin, si la France ne se trouve pas placée dans la situation la plus fausse par le seul fait de la présence de ses troupes à Rome ou à Civita-Vecchia. Que veut-on que nous fassions avec nos remontrances, nos ambassadeurs spéciaux, et nos fantassins campés à deux pas du concile ? Si la cour de Rome se laisse intimider et s’arrête devant nos observations, ce que nous ne croyons guère, on dira que ce sont nos soldats plus que nos raisons qui ont entravé la liberté de l’église, et ce sera la justification étrange de cette prétention plus étrange encore, que nous avons toujours eue, de n’être dans les états pontificaux que pour garantir la sûreté et l’indépendance du saint-siège. Si la cour de Rome va jusqu’au bout, nous aurons été des protecteurs bafoués, des témoins presque ridicules de ce que nous n’aurons pu empêcher ; nous aurons fait assister notre drapeau à la condamnation prononcée du haut de Saint-Pierre contre tous les principes sur lesquels repose la société française. De toute façon, il eût bien mieux valu et il vaudrait bien mieux encore nous dégager de toutes ces complications parfaitement inextricables par le rappel de nos troupes, que M. le comte Daru laisse entrevoir comme une menace si l’on va au-delà d’une certaine limite, et que nous voudrions, quant à nous, voir s’effectuer dès aujourd’hui sans aucune espèce de menace, franchement et résolument. Ce serait pour nous la liberté, et le saint-siège se trouverait au moins une bonne fois dans la vérité de sa situation. Qu’on ne s’y méprenne pas en effet : le pape peut bien de temps à autre nous remercier diplomatiquement quand il voit que cela nous est agréable ; au fond il est intimement persuadé qu’il ne nous doit rien, qu’il fait plus pour nous en se laissant protéger que nous ne faisons pour ses intérêts en le protégeant, qu’en aucun cas nous ne nous retirerons, ce qui le dispense tout à la fois de reconnaissance et de prévoyance. Si la cour de Rome voyait partir nos troupes, avec la certitude de ne pas les voir revenir de si tôt, ce serait probablement le meilleur moyen de réveiller en elle le sentiment de la responsabilité. C’est une situation sur laquelle le ministère doit d’autant plus réfléchir qu’elle est une véritable épreuve pour lui, qu’elle peut donner la mesure de ses sentimens libéraux. Effectué après le concile, après une proclamation de l’infaillibilité papale qu’on n’aurait pu empêcher, par une raison qui nous serait exclusivement propre, le rappel de nos troupes pourrait ressemblée à un acte de dépit ou de ressentiment vis-à-vis du saint-siège ;