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LES RÉFORMES DE L’ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.

liberté, invoquée par ses ennemis ordinaires, soit une mauvaise chose, et de ce que la gratuité absolue de l’instruction primaire a parmi ses adversaires des gens inconséquens, il ne s’ensuit pas que cette gratuité soit une bonne chose. Si nous voulons étudier impartialement la question de la gratuité et de l’obligation de l’enseignement primaire, plaçons-nous en dehors des partis politiques qui prétendent s’emparer des écoles. Il ne faut ici d’autre préoccupation que la justice, l’intérêt public et la diffusion la plus large de l’enseignement.

Ce serait aujourd’hui un lieu-commun que d’insister sur les rapports nécessaires du développement intellectuel d’un peuple et du développement de ses richesses matérielles. Le travail de l’homme instruit est incomparablement plus rapide et plus productif que le labeur sans règle et sans méthode. L’exemple de l’Ecosse a été bien souvent cité, et cette loi économique, dont l’évidence éclatera tous les jours davantage avec le nouveau courant qui porte la science à seconder l’industrie, a déjà porté des fruits certains dans la prodigieuse transformation de ce pays, qui, grâce à la sollicitude de ses rois et de ses parlemens pour l’instruction populaire, a vu s’accroître dans des proportions étonnantes le bien-être et la richesse de ses habitans, autrefois si déshérités.

À ces considérations économiques viennent se joindre des considérations morales d’une haute portée. Si l’instruction est une source de prospérité, elle est aussi une source de moralisation pour le peuple, et le nombre des crimes a toujours diminué à mesure qu’elle s’étendait davantage. Il n’en est pas de meilleure preuve que le tableau de la criminalité, — de 1853 à 1863, — mis en face des progrès de l’instruction, dans le rapport de M. Duruy sur l’état de l’enseignement primaire pendant l’année 1863. Si on ne trouve pas assez d’autorité à une statistique isolée, et si on était tenté d’attribuer à d’autres causes la décroissance du nombre des crimes, l’exemple de la Suisse, du duché de Bade, de la Bavière, démontre clairement que chaque fois que l’on élève une école on enlève des pensionnaires à la prison. L’ignorance n’étend-elle pas son influence malsaine sur les quatre cinquièmes environ de la triste population qui passe devant nos cours d’assises ?

Enfin l’instruction n’est pas seulement un moyen d’élever le niveau de la morale chez les peuples et de disputer pas à pas le terrain aux crimes qu’engendre si facilement l’ignorance, elle est encore une nécessité dans un pays qui a pour base de son organisation le suffrage universel. Avec ce principe puissamment démocratique qui fait participer tous les citoyens à la direction des affaires publiques, et qui ne fait pas plus peser dans la balance le vote d’un