Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/102

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Périclès n’est donc pas, comme Lysias, Isée et Démosthène, élève des rhéteurs ; mais il a subi des influences, il s’est assuré des secours dont n’avaient même pas l’idée ses prédécesseurs, les hommes qui fondèrent le gouvernement démocratique à Athènes, et qui la sauvèrent des Perses. De ceux-là, les plus instruits n’avaient guère eu autre chose qu’une certaine culture poétique, ce que l’on appelait la connaissance de la musique, puis l’expérience des affaires, la pratique et l’habitude de la parole. Chez Périclès, il y a déjà quelque chose de plus ; son esprit, avant de s’appliquer à la politique, a reçu une forte éducation philosophique, une éducation à laquelle ont concouru tous les efforts, toutes les conquêtes nouvelles du génie grec. Déjà Thémistocle, encore jeune, s’était attaché à un certain Mnésiphile, qui cultivait, comme un héritage de Solon, ce que l’on appelait alors la sagesse (σοφία), et ce que Plutarque définit la capacité politique et l’intelligence pratique. Plus encore que Thémistocle, Périclès a de véritables maîtres. Le premier de ces maîtres avait été Damon, sur qui Plutarque nous fournit quelques détails. Damon se donnait comme un simple professeur de musique, c’est-à-dire de belles-lettres ; mais, de même que Mnésiphile, il avait assez réfléchi sur la politique et l’art de la parole, il avait assez de ressources et de curiosité dans l’esprit pour être devenu suspect au peuple, qui l’exila par l’ostracisme. On lui reprochait d’être intrigant et de regretter les tyrans, sans doute les Pisistratides, ce que ne confirmeraient point les tendances de son élève Périclès, ce sincère et glorieux promoteur des réformes démocratiques. Ce qui me paraît plus vraisemblable, c’est qu’il faut voir dans ce Damon, que nous voudrions mieux connaître, comme une première ébauche de Socrate, comme un Socrate venu avant l’heure, moins original et moins puissant ; il avait sans doute ce tour d’esprit ironique et critique qui fit à la fois le succès et l’impopularité de Socrate dans Athènes, qui groupa autour de lui tant d’esprits distingués et lui coûta la vie. Une telle attitude devait provoquer la méfiance et la colère du peuple : en tout temps et en tout pays, la foule n’aime point ceux qui ne s’inclinent pas respectueusement devant elle, qui n’épousent point ses préjugés, qui ne répètent point les mots d’ordre auxquels elle obéit ; mais du commerce d’un tel esprit, réservé et hautain, fin et railleur, Périclès avait dû tirer un grand profit. Aussi les comiques appelaient-ils Damon « le Chiron qui avait élevé cet Achille. »

Périclès avait encore, assure Plutarque, entendu Zenon d’Elée, le disciple de Parménide, pendant un des séjours qu’avait faits à Athènes ce représentant d’une des premières écoles philosophiques de la Grèce ; la subtile dialectique de Zenon avait assoupli son esprit et