Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/103

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l’avait armé pour la discussion. Enfin et surtout il avait été initié, par une longue et affectueuse intimité, aux doctrines d’Anaxagore de Clazomène ; la noble philosophie d’Anaxagore, dernier effort de l’école ionienne et avant-courrière du platonisme, dut avoir une singulière vertu pour lui ouvrir l’esprit et l’affranchir de toutes les superstitions, pour lui enseigner à dégager les lois de la multitude indéfinie des phénomènes et pour lui donner le goût des idées générales. En même temps, par les hautes pensées dont le nourrissait celui que ses contemporains appelaient l’Intelligence (νοϋς), Périclès se fortifiait l’âme contre les épreuves souvent si cruelles de la vie publique ; dans la méditation de ces doctrines, de ce cosmos ou de cet ordre, de cette beauté éternelle de l’univers dont Anaxagore cherchait à pénétrer le secret, la vie privée et publique, les idées, toutes les expressions de Périclès avaient pris ce caractère d’élévation et de fière gravité qui frappa ses concitoyens. L’impression fut générale malgré le déchaînement des haines politiques et les sarcasmes de la comédie. Nous ne saurions mieux traduire cette impression qu’en citant les paroles mêmes de Thucydide ; après avoir raconté comment les Athéniens, sous le poids des premières souffrances de la guerre, s’en prirent d’abord à Périclès pour le remettre bientôt après à la tête des affaires, il ajoute ces mots, qui sont le fond de sa pensée et son jugement réfléchi sur l’homme d’état et l’orateur : « Puissant par sa dignité et par sa sagesse, signalé par une intégrité placée au-dessus du soupçon, Périclès maîtrisait le peuple avec franchise, et il le menait, au lieu d’être mené par lui ; c’est que, n’ayant pas conquis sa puissance par des moyens illicites, il ne prenait pas la parole pour lui faire plaisir, mais savait le contredire d’un ton d’autorité et en bravant sa colère. Quand il s’apercevait que mal à propos les Athéniens se portaient à une insolente audace, il leur inspirait la terreur par ses discours ; quand au contraire il les voyait abattus sans motif, il relevait leur courage. De cette manière, le gouvernement était une démocratie de nom, et de fait une monarchie entre les mains du premier citoyen. » Dieu veuille que notre démocratie, au moment où elle reprend possession d’elle-même, trouve des orateurs et des publicistes qui sachent, comme Périclès, « mener le peuple au lieu d’être menés par lui, » et l’estimer assez pour ne pas lui ménager la vérité !

Périclès, content de faire face par sa parole aux besoins et aux exigences de chaque jour, n’avait pas recueilli ses discours, et personne n’avait songé à le faire autour de lui ; mais certains de ces discours, tel par exemple que l’oraison funèbre prononcée dans la première année de la guerre, avaient laissé de vifs et longs