Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/105

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en même temps grand compte de la réserve qui s’accompagne. « J’ai travaillé, ajoute le scrupuleux et véridique historien, à me tenir le plus près possible du sens général des discours qui ont été réellement prononcés. » Tout ce que contiennent ces harangues s’accorde le mieux du monde avec ce que l’on sait d’ailleurs des vues et des idées de Périclès ; nous avons donc le droit de chercher dans cette admirable triade de discours un résumé de sa politique, telle que Thucydide la lui avait souvent entendu exposer à lui-même sur le Pnyx. Sinon pour la forme, qui porte la marque propre de Thucydide, au moins pour le fond des pensées, c’était ainsi qu’il devait parler aux Athéniens. Ce qui ressort de toute sa conduite, c’est que pour lui le peuple devait être le collaborateur volontaire de ses chefs, et non l’instrument aveugle de leurs ambitions. Il prétendait faire d’Athènes, comme dit Isocrate, « la capitale, » ou, pour prendre l’expression plus fine et plus juste de Thucydide, « l’école de la Grèce ; » ce n’était point par un despotisme plus ou moins bienfaisant et tutélaire qu’il voulait atteindre ce résultat, mais en éclairant ses concitoyens, en les associant, par une sorte d’enseignement que tous pouvaient comprendre, à tous les projets qu’il avait formés pour la grandeur de la patrie. Ce qu’il demandait, c’était le libre concours d’esprits convaincus, de volontés chaque jour mieux trempées par l’effort et la lutte, d’âmes élevées au-dessus d’elles-mêmes par le spectacle des chefs-d’œuvre de toute espèce qui sollicitaient leur admiration, qui éveillaient leur enthousiasme. Il avait confiance dans le génie et le cœur d’Athènes ; c’était un optimiste, un rêveur si l’on veut, en ce sens que le peuple, lui disparu, écouta des conseillers dangereux, et par ses propres fautes, alla aux catastrophes de Syracuse et d’Ægos-Potamos. Il n’en est pas moins vrai que si jamais l’idéal d’un homme d’état fut près d’être réalisé, ce fut celui de Périclès. Grâce à lui, Athènes eut un moment d’incomparable éclat, dont les rayons nous éclairent encore, et si, après la ruine de l’édifice qu’il avait élevé, elle ne recouvra jamais sa première puissance, au moins resta-t-elle jusqu’au jour suprême, jusqu’à Chéronée et à Cranon, le dernier champion de la liberté grecque. C’est à Périclès, c’est à la conscience qu’il avait donnée aux Athéniens de leurs devoirs et de leur rôle qu’il faut surtout attribuer l’honneur qu’ils eurent de savoir, un siècle plus tard, écouter et suivre Hypéride et Démosthène plutôt qu’Eschine et Démade.

Ce que contiennent les discours prêtés par Thucydide à Périclès, c’est donc bien ce que ses contemporains avaient dû retenir des harangues qu’il prononçait dans les rares occasions où, au milieu d’une foule recueillie, il abordait la tribune. Il n’aimait pas, selon