Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/135

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


recourir au fléau de la guerre, car non-seulement elle faisait de réels progrès, cette doctrine qui déteste et voudrait annuler la guerre, mais une lutte avec l’Allemagne, un duel entre deux nations si nécessaires l’une à l’autre, maîtresses du continent, apparaissait avec raison comme le pire des fléaux qui pussent ébranler et désoler l’Europe. Dire que la France a voulu et préparé « trente années » durant une agression vers le Rhin, c’est être absolument hors de la vérité. Est-ce que la monarchie de juillet, est-ce que la république de 48 y ont jamais sérieusement songé ? La légende napoléonienne était le seul ferment d’une telle entreprise ; mais que devenait-elle, cette légende, dans les dernières années du dernier empire ? Est-ce que, tout en acceptant notre patrimoine de gloire militaire, la raison publique n’avait pas trop bien mesuré ce que cette gloire avait coûté aux autres peuples et à nous-mêmes pour songer à la renouveler ? Vous dites que nous avons longtemps médité et préparé cette funeste guerre. Il y paraît, hélas ! à l’état de nos apprêts ; mais vous, comment expliquerez-vous ces achats de chevaux en Russie pour vos éclaireurs, cette armée d’espions organisée, cette connaissance de nos bois et de nos chemins, cette immense artillerie ? De si dispendieux préparatifs d’entrée immédiate en-campagne étaient-ils dirigés contre vos frères allemands ? Vous aviez deviné, dites-vous, les secrets desseins de la France, et vous ne deviez pas vous laisser prendre au dépourvu. Dites plutôt que votre despotisme militaire au cœur du continent était un danger permanent pour toutes les puissances voisines, et qu’une destinée inouïe ou plutôt l’inqualifiable maladresse de quelques hommes nous a livrés à ce piège.

La guerre si sottement déclarée par l’empire est finie depuis le 4 septembre. Ne reniant pas les malheurs de nos armées, puisque nous ne voulons pas renier leur gloire, nous avons offert à la Prusse de subir toutes les conditions qui peuvent se concilier avec la dignité et l’existence même de notre pays ; comment n’a-t-elle pas reconnu dans la voix émue de M. Jules Favre la voix même de la nation et le sublime appel à des sentimens qui dominent la politique, au sentiment de la fraternité entre les peuples, au sentiment de l’humanité ? M. Jules Favre a eu raison de le dire, une réconciliation en ce moment solennel inaugurait une ère nouvelle ; mais il fallait à la Prusse une seconde guerre, cette fois contre la nation française. Nous venons de voir ce que M. Mommsen dit et pense de notre caractère et de notre littérature ; ce n’est qu’un bien faible écho de ce qui s’est publié à ce sujet en Allemagne dans ces derniers temps. L’auteur du manifeste est du moins un juge instruit, sinon équitable et calme. Il sait, à ce qu’il assure, ce que vaut la France de Molière et de Voltaire, de Courier et de Musset. Il