Page:Revue des Deux Mondes - 1870 - tome 90.djvu/136

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déclare même qu’à son avis notre ruine serait un malheur pour l’Europe ; nous verrons tout à l’heure où commencerait, à son avis, cette ruine redoutable. D’autres sont plus sincères. Pour eux, la France est la nation maudite, et l’Allemagne accomplira, en la châtiant, une mission providentielle. Ainsi parlaient les barbares d’Attila. Défions-nous de ceux qui se disent les instrumens de la Providence ; ils seraient bien embarrassés d’exhiber leurs pleins pouvoirs. Ces missions-là sont d’ordinaire anonymes et inconscientes. De plus j’aperçois chez nos ennemis un défaut qui ne se rencontre pas d’ordinaire chez les prédestinés ; c’est la fausse science à l’endroit de ce qu’ils maudissent et veulent détruire. Jeanne d’Arc ne sait ni A ni B, mais elle sait bien ce que lui ont dit ses voix ; elle sait que les Anglais seront mis hors de France, sauf ceux qui y périront. Nos prétendus fléaux de Dieu au contraire se méprennent lisiblement, tout savans qu’ils sont, sur ce que c’est que la France.

Qui de nous n’a été cent fois étonné de la profonde confusion par suite de laquelle l’étranger prend pour la vraie France et le vrai Paris un Paris et une France, que nous soupçonnons à peine ? Il s’est fait dans un ou deux quartiers de notre capitale une cité tout à lui, où le costume, les mœurs, la langue, ne sont pas les nôtres. Il ne pénètre pas. jusqu’à nos foyers, parce que la famille, quoi qu’on en dise, est chez nous sévèrement close : il l’a juge donc d’après ce qu’il entend et voit aux cafés chantans et aux théâtres. Et pourtant la comédie, pas plus que le roman, n’est le miroir fidèle d’une société : ils représentent ce qu’elle a de voyant, de passager, d’excessif, ses singularités et ses travers. Assurément il se mêle à cette trame sans cesse renaissante quelques traits de caractère permanent et durable ; mais quelle expérience et quelle sûreté de coup d’œil il faut pour les savoir distinguer ! Si encore l’étranger lisait le meilleur de notre théâtre et de nos romans ; mais, dans Paris, il est livré à certaines scènes où il admire des succès créés fort souvent pour lui et par lui, et, quand nous allons le visiter à notre tour, nous le trouvons qui se nourrit sous une autre forme de la même nourriture. Qui de nous, recherchant avec une sympathique admiration les chefs-d’œuvre nationaux au-delà de nos frontières, demandant Shakspeare aux Anglais, Alfieri aux Italiens, Lessing, Schiller et Goethe aux Allemands, n’a été péniblement déçu en voyant leurs théâtres envahis par les insipides traductions des œuvres qui appelaient et souffraient le moins la traduction ? Médirai-je d’Orphée aux enfers en rappelant qu’en décembre 1861 le roi Guillaume le faisait représenter parmi les fêtes de son couronnement ? Cette joyeuse parodie, qui n’aspire certes pas à résumer toute seule l’esprit français, défrayait en même temps les deux théâtres de Dresde, alternant tout au plus avec le