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s’était engagée, et qu’il l’avait tué d’un coup de baïonnette. Il nous donna ces détails brièvement, simplement, avec une hâte évidente d’en finir.

Il était tard, nous nous acheminâmes vers notre campement de la veille, dans le petit jardin de Vanves.

Nous étions assez abattus, l’insuccès de la journée nous pesait sur le cœur. Pendant cette soirée, il ne fut question que de la débandade qui avait tout compromis. L’indignation de mes hommes était extrême, et, je l’avoue, je n’étais point ce soir-là disposé à l’indulgence. On soupa sans gaîté ; Germer, harassé de fatigue, essaya vainement de prendre quelque nourriture ; il était d’une pâleur que rendait plus saisissante la cicatrice sanglante qu’il portait au front. Il nous quitta de bonne heure, et alla s’étendre dans un coin où il s’endormit. Cependant à plusieurs reprises, pendant la nuit, je crus entendre comme des soupirs étouffés ou un bruit de sanglots. Était-ce Germer qui pleurait ainsi ? Je fus sur le point de l’interroger, mais peut-être rêvait-il, et d’ailleurs sa tristesse pouvait se comprendre ; il avait vu de près un champ de bataille, des blessés, des morts ; lui-même il avait tué un homme, et tout cela pour aboutir à quelque chose qui ressemblait à une défaite ! Qu’y avait-il d’étonnant à ce que la ruine de ses brillantes illusions sur la gloire lui eût laissé quelque abattement au fond de l’âme, quelque regret peut-être de s’être engagé parmi nous à la légère ? Je ne pouvais en vérité ni m’en étonner, ni lui en vouloir.

Pendant les jours qui suivirent, nous demeurâmes tous plus ou moins sous une impression pénible, mais sans être découragés. A mesure que les calamités s’accumulaient, l’énergie de chacun de nous semblait s’accroître ; il en était de même dans tout Paris, et il devait en être de même bientôt dans toute la France. Il y a des races que le malheur foudroie, il en est d’autres qu’il exalte. Nous ne songions qu’à prendre une revanche, et Germer se montrait le plus impatient de nous tous. Cependant les jours passaient sans qu’on fît appel à notre bonne volonté. Mes hommes s’irritaient et accusaient nos chefs de mollesse : ils se figuraient qu’il eût suffi de vouloir et d’oser pour culbuter les Prussiens de leurs positions ; moi-même je me surprenais parfois à maugréer tout bas. Notre besogne en effet était ingrate ; elle se bornait à des promenades martiales, à des reconnaissances, pendant lesquelles nous trouvions rarement l’occasion d’échanger un coup de fusil avec l’ennemi ; encore cet échange se faisait-il le plus souvent sans grand dommage pour l’un et l’autre camp. Nous tournions autour de Paris comme des écureuils dans une cage, et vraiment il y avait de quoi se dégoûter du métier. L’affaire heureuse de Villejuif, où l’on se passa de nous, mit le comble à notre mauvaise humeur.